Dans Illusions perdues (1837-1843), Honoré de Balzac construit Anastasie de Bargeton comme un personnage-piège : elle est à la fois la première chance de Lucien Chardon — qui prendra le nom de Lucien de Rubempré — et la première trahison. Femme de trente-six ans mariée à un gentilhomme terne et vieillissant, elle règne sur la société d'Angoulême avec l'autorité d'une reine de province, convaincue d'être née pour un destin supérieur.
Balzac introduit Anastasie avec une attention clinique au décalage entre l'apparence et la réalité. Son salon passe pour le foyer de la vie intellectuelle angouliote, mais le narrateur en souligne immédiatement la médiocrité réelle : les convives y récitent des vers plats, s'extasient sur des lectures médiocres, et Mme de Bargeton y joue le rôle de grande prêtresse d'un temple de province. Le physique suit la même logique de l'illusion : Balzac décrit une de ces beautés qui semblent faites pour être admirées de loin
(Illusions perdues, première partie, « Les deux poètes »), formule qui dit tout — l'admiration qu'elle inspire est affaire de distance et de perspective, non de substance. Dès cette présentation, le lecteur comprend que la séduction d'Anastasie repose sur un vide savamment mis en scène.
Ce qui distingue Anastasie d'une simple coquette, c'est la sincérité partielle de ses enthousiasmes. Elle croit réellement au génie de Lucien, du moins tant qu'il lui sert de miroir flatteur : aimer un poète, c'est se prouver à soi-même qu'on est digne de le comprendre. Sa passion pour le jeune imprimeur est donc fondamentalement narcissique. Elle ne voit pas Lucien ; elle se voit elle-même, ennoblie par son regard. Cette contradiction — une femme capable de désir sincère mais incapable d'amour désintéressé — fait d'elle un personnage plus complexe qu'une simple antagoniste.
Le vrai visage d'Anastasie se découvre à Paris, où le couple fuit le scandale provincial. Dans la capitale, la hiérarchie change d'étalon : la noblesse de province qu'elle incarnait à Angoulême ne vaut plus rien. Confrontée au faubourg Saint-Germain et à la cousine Mme d'Espard, Anastasie réalise que Lucien l'encombre. Son abandon du jeune homme n'est pas une trahison passionnelle mais un calcul froid : elle sacrifie l'amour à la réintégration mondaine. Balzac montre que les conventions sociales, chez elle, sont plus profondes que les sentiments. Le moment où elle cesse de le reconnaître publiquement résume à lui seul le propos du roman : le monde parisien ne pardonne pas les erreurs de caste.
Dans l'économie de l'œuvre, Anastasie de Bargeton remplit une fonction structurelle précise : elle est le premier agent des illusions de Lucien, et sa désertion déclenche la chute qui organisera toute la deuxième partie du roman. Mais Balzac ne la réduit pas à un rôle de faire-valoir. En montrant qu'elle-même est victime d'un système qui la contraint à performer son rang sous peine de disparaître, il donne à son comportement une logique implacable. Anastasie trahit Lucien parce que la société lui en fait une nécessité. Elle est moins un bourreau qu'un miroir tendu au protagoniste : comme lui, elle joue un rôle, aspire à monter, et découvre que la mobilité sociale a un prix. La différence, c'est qu'elle accepte de le payer.