Coralie apparaît dans Un grand homme de province à Paris, la deuxième partie du roman, lors d'un souper chez Florine où Lucien de Rubempré, jeune poète ambitieux monté de province, découvre le Paris des coulisses et des petits journaux. Balzac la présente d'emblée comme une actrice de théâtre de boulevard, entretenue par le riche négociant Camusot, et dodue d'une beauté physique saisissante. Son visage — teint de camélia, grands yeux noirs, chevelure abondante — est décrit avec la précision d'un inventaire, procédé réaliste qui signale aussitôt le statut de la femme dans ce milieu : une marchandise exposée. Pourtant Balzac introduit immédiatement un écart entre l'apparence et l'être intérieur, écart qui constituera toute la richesse du personnage.
Ce qui distingue Coralie des autres figures féminines du roman — la froide Mme de Bargeton, la calculatrice Florine — c'est la nature absolue et irréfléchie de sa passion pour Lucien. Dès qu'elle le voit, elle rompt avec Camusot, perdant ainsi sa sécurité matérielle, sans négociation ni regret. Balzac écrit : Coralie aimait Lucien pour lui-même, avec cet abandon complet qui caractérise les premières et les dernières amours
(Illusions perdues, II). Cette formulation est révélatrice : en associant l'amour de Coralie aux commencements et aux fins, Balzac lui confère une valeur d'exception dans un monde où les sentiments s'échangent comme des billets à ordre. Elle n'est pas naïve — elle connaît Paris — mais elle choisit délibérément de s'y soustraire par l'amour.
Cette générosité totale n'est pas sans contradictions. Coralie soutient Lucien financièrement quand ses articles ne paient plus, s'endette, vend ses bijoux. Elle devient ainsi, paradoxalement, la figure masculine du couple — celle qui travaille et protège — alors que Lucien, censé être l'homme de lettres ambitieux, se laisse porter. Cette inversion des rôles souligne l'un des thèmes centraux du roman : la désorientation des individus dans une société où l'argent redéfinit toutes les hiérarchies.
L'évolution de Coralie suit une courbe inverse à celle de la carrière de Lucien : pendant qu'il gravit les échelons du journalisme parisien, elle s'épuise. Balzac décrit comment les ennemis que Lucien se fait dans la presse organisent le sabotage systématique de ses représentations : Les claqueurs avaient été achetés, les journalistes soudoyés, et Coralie fut sifflée
(Illusions perdues, II). La scène dit l'essentiel : Coralie paie pour les fautes de Lucien, elle absorbe les coups qui lui sont destinés. Sa maladie et sa mort ne sont pas un accident sentimental mais une conséquence mécanique du monde que Balzac analyse — un monde où la loyauté est une faiblesse fatale.
Dans l'architecture du roman, Coralie fonctionne comme un étalon moral. Elle représente ce que Lucien aurait pu choisir d'être : fidèle à ses origines, indifférent aux compromissions. Sa mort, survenant au moment où Lucien touche le fond après avoir trahi David Séchard — son beau-frère et ami d'enfance qu'il a ruiné par légèreté — n'est pas un hasard de composition. Balzac place les deux événements en miroir pour signifier que Lucien perd simultanément ce qu'il avait de plus pur en lui et ce qu'il avait de plus pur autour de lui. Coralie n'est donc pas seulement un personnage aimable : elle est la mesure exacte des illusions perdues du héros.