Le Père Goriot (1835) met en scène le vieux Jean-Joachim Goriot, ancien vermicellier ruiné par amour pour ses deux filles, Anastasie et Delphine, qui ont épousé des hommes titrés ou fortunés. Delphine, la cadette, est devenue Mme de Nucingen en épousant le baron Frédéric de Nucingen, banquier alsacien dont la fortune est réelle mais la noblesse douteuse. C'est autour d'elle que gravite une grande part de l'apprentissage mondain d'Eugène de Rastignac, jeune étudiant provincial qui découvre la mécanique impitoyable de Paris.
Balzac présente Delphine avec une beauté qui n'est jamais innocente. Quand Rastignac la voit pour la première fois à l'Opéra, le narrateur souligne sa fraîcheur et l'éclat de sa toilette, mais insiste aussitôt sur l'insatisfaction qui altère son regard : elle avait dans les yeux une expression de bonheur qu'elle y cherchait peut-être
. Le conditionnel dit tout : la joie de Delphine est une posture, une performance destinée à un public. Son élégance n'est pas ornement mais arme, le signe visible d'une guerre sociale livrée contre sa propre sœur Anastasie, comtesse de Restaud, qui l'a longtemps exclue des cercles aristocratiques.
Ce qui meut Delphine, ce n'est pas la passion mais la revanche. Elle veut conquérir le faubourg Saint-Germain que son mariage avec un banquier d'origine étrangère lui a fermé. Rastignac lui est précieux précisément parce qu'il est cousin de Mme de Beauséant, l'une des reines de ce monde fermé. Balzac est explicite : Delphine se servait de Rastignac contre le monde
. La formule révèle une logique d'instrumentalisation que le roman ne dissimule pas. Pourtant — et c'est là la contradiction qui rend le personnage intéressant —, Delphine éprouve pour Rastignac un sentiment qui déborde le calcul. Elle pleure sincèrement à la mort de son père. Cette sincérité partielle ne rachète rien, mais elle empêche de réduire Delphine à une simple mécanique du cynisme.
La relation père-fille est le nœud thématique le plus brutal. Goriot se saigne pour financer les dettes de Delphine, hypothèque sa rente, vend sa dernière argenterie — et sa fille ne vient pas à son chevet d'agonisant. Balzac ne charge pas Delphine de façon mélodramatique : elle n'est pas monstrueuse, elle est absorbée par une soirée chez Mme de Beauséant. C'est précisément cette banalité du manquement qui accuse le plus. Les filles Goriot, c'est Paris
pourrait-on lire en creux : la ville dévore les pères comme elle dévore les illusions.
Delphine est l'une des grandes institutrices du héros, aux côtés de Vautrin et de Mme de Beauséant. Là où Vautrin enseigne le cynisme par la parole, Delphine l'enseigne par l'exemple vécu. En aimant une femme qui le désire autant pour sa valeur mondaine que pour lui-même, Rastignac intériorise la leçon fondamentale du roman : à Paris, les sentiments n'existent qu'à condition d'être rentables. Delphine n'est donc pas un obstacle sur la route du jeune homme — elle est sa formation.
Balzac ne condamne pas Delphine et ne l'absout pas davantage. Il la soumet à la même analyse froide qu'il applique aux rouages économiques ou aux mécanismes politiques : elle est le produit d'une société qui n'offre aux femmes intelligentes que le mariage comme capital et le monde comme terrain de conquête. En ce sens, Delphine de Nucingen est moins un personnage moral qu'un fait social, et c'est ce regard de romancier sociologue qui fait de Le Père Goriot une œuvre fondatrice du réalisme.