Dans Le Père Goriot (1835), Honoré de Balzac pose une question qui traverse tout le roman : à quel prix monte-t-on ? L'ambition sociale n'y est pas simplement le ressort d'une intrigue — elle est le prisme à travers lequel Balzac radiographie une société post-révolutionnaire où l'argent a supplanté la naissance comme critère de valeur. La thèse de l'œuvre est cruelle : l'ascension est possible, mais elle exige le renoncement à toute naïveté morale.
Eugène de Rastignac, jeune étudiant en droit débarqué de province à Paris, incarne l'ambition dans son état le plus brut et le plus sincère. Au début du roman, il observe la pension Vauquer depuis l'extérieur du monde qu'il convoite ; sa première visite chez Mme de Beauséant, sa cousine aristocrate, constitue la scène fondatrice de son apprentissage. Mme de Beauséant lui livre une leçon sans détour : pour réussir dans ce monde, il faut traiter les autres comme des instruments, avancer masqué, et ne jamais laisser paraître ses véritables intentions. Cette mise en garde est moins un conseil qu'un diagnostic du corps social — Balzac y révèle que la mobilité sociale repose non sur le mérite, mais sur la maîtrise du jeu des apparences.
C'est Vautrin, forçat évadé vivant sous un faux nom à la pension, qui radicalise le propos. Son célèbre discours à Rastignac, dans lequel il lui propose de tuer le frère de Victorine Taillefer en échange d'une part de l'héritage, constitue l'un des passages les plus décisifs du roman. Vautrin y formule explicitement ce que la société tait : Il n'y a pas de principes, il n'y a que des événements ; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances
(chapitre « Trompe-la-Mort »). Cette phrase n'est pas seulement la philosophie d'un criminel — c'est le secret honteux de la bourgeoisie triomphante. En refusant Vautrin, Rastignac ne rejette pas la logique de l'ascension ; il choisit simplement d'en emprunter une version socialement acceptable, tout aussi immorale dans ses effets.
Le père Goriot lui-même, ancien vermicellier enrichi, offre l'envers douloureux de ce tableau. Sa fortune passée lui avait ouvert les portes de la haute société pour ses filles, Anastasie et Delphine ; sa ruine progressive le condamne à l'invisibilité et à la mort dans l'abandon. Son parcours inverse celui de Rastignac et souligne une vérité symétrique : dans ce monde, on ne monte que si d'autres descendent. L'argent qu'Eugène emprunte ou que Goriot dilapide pour ses filles circule dans le roman comme un sang vicié — il nourrit l'ambition des uns en saignant les autres.
La scène conclusive du roman est peut-être la plus commentée de toute la littérature française. Après avoir enterré Goriot dans la plus stricte indigence, Rastignac contemple Paris depuis le cimetière du Père-Lachaise au coucher du soleil. Le narrateur rapporte qu'il jette un regard qui semble « vouloir en pomper le miel » avant de lancer son célèbre défi : À nous deux maintenant !
(dernière page). Ce geste n'est pas une victoire — c'est une capitulation lucide. Rastignac a intégré les règles du jeu ; il ne cherche plus à les changer. En faisant de cette phrase le mot de la fin, Balzac clôt le roman sur une ouverture ambiguë : l'ascension sociale est désormais possible, mais l'homme qui monte n'est déjà plus celui qui est arrivé à Paris.
L'ambition, dans Le Père Goriot, ne mène pas au triomphe — elle mène à une transformation irréversible. C'est en cela que le roman dépasse la chronique sociale pour atteindre la portée d'une tragédie moderne : non pas la chute du héros, mais sa métamorphose en ce qu'il voulait combattre.