Publié en 1835, Le Père Goriot place au cœur de son intrigue une question que la Restauration et la Monarchie de Juillet rendaient brûlante : peut-on s'élever dans la société parisienne, et à quel prix ? Eugène de Rastignac, jeune étudiant en droit monté de sa Charente natale avec des rêves de fortune, sert de fil conducteur à cette enquête sociale. À travers lui, Balzac construit une véritable éducation sentimentale et cynique de l'ambition.
Rastignac arrive à Paris avec peu d'argent et beaucoup d'illusions. La pension Vauquer, où il loge, est décrite dès les premières pages comme un microcosme de la misère et de l'échec social : ses murs gras, ses odeurs de chou et son mobilier usé signalent à qui veut les lire les limites imposées à ceux qui n'ont pas de fortune. Balzac insiste sur le fait que la pauvreté n'est pas seulement une contrainte matérielle — elle est une marque visible que Paris lit et juge immédiatement. Un habit râpé ferme des portes ; une adresse infamante disqualifie avant même que l'on ait parlé.
Rastignac en prend conscience dès son entrée dans les salons aristocratiques grâce à sa cousine, Mme de Beauséant, grande dame du faubourg Saint-Germain. Il mesure l'écart vertigineux entre son monde et celui qu'il convoite, et comprend qu'il lui faudra jouer un rôle plutôt que d'être lui-même.
Balzac structure la formation de Rastignac autour de deux mentors aux discours opposés mais également lucides. Vautrin — forçat évadé vivant sous une fausse identité à la pension Vauquer — lui expose sans détour la logique du monde : la société est un champ de bataille où l'honnêteté est une naïveté coûteuse. Il lui propose un pacte : épouser Victorine Taillefer, une héritière, après avoir fait éliminer son frère. La proposition est criminelle, mais son diagnostic social est, aux yeux de Balzac, parfaitement exact. La fortune ne se construit pas, elle se prend.
Mme de Beauséant, sur un registre plus élégant, tient un discours identique lors de la scène du conseil au chapitre II : elle lui conseille de traiter le monde comme il est — c'est-à-dire de feindre le sentiment tout en calculant l'intérêt. La convergence des deux leçons n'est pas un hasard narratif : Balzac montre que le cynisme n'est pas l'apanage des criminels, il est la grammaire commune de la haute société.
Rastignac choisit une voie intermédiaire : séduire Mme de Nucingen, fille du père Goriot et femme d'un puissant banquier alsacien. Cette liaison lui ouvre des salons, lui donne un carrosse et un crédit social. Balzac montre ici que la montée sociale masculine passe, dans ce monde, par les femmes — non par sentiment, mais parce qu'elles sont le nœud de réseaux que les hommes ne peuvent infiltrer directement. Rastignac instrumentalise la relation tout en éprouvant une réelle attirance, ce mélange ambigu étant précisément ce qui le distingue d'un pur cynique.
Cette stratégie a un coût immédiat : il doit soutirer de l'argent à sa mère et à ses sœurs, qui se privent pour lui. La scène de la lettre à sa famille est l'un des moments les plus moralement chargés du roman — Rastignac sait ce qu'il fait, il en souffre, et il le fait quand même.
Le véritable obstacle intérieur de Rastignac, c'est le père Goriot lui-même. Cet ancien vermicellier a sacrifié toute sa fortune à ses deux filles — Mme de Nucingen et la comtesse de Restaud — qui l'ont progressivement abandonné à sa misère tout en continuant de le saigner. Goriot meurt seul, dans sa chambre de la pension Vauquer, pendant que ses filles assistent à un bal. Rastignac, qui l'a veillé et enterré avec Bianchon (un ami étudiant en médecine), devient le témoin direct du prix que la société fait payer à ceux qui aiment sans calculer.
Ce spectacle aurait pu le détourner de l'ambition. Balzac choisit la conclusion inverse et c'est là que réside toute la force du roman : après l'enterrement, depuis le Père-Lachaise d'où il contemple Paris au coucher du soleil, Rastignac lance au panorama de la ville son célèbre défi — À nous deux maintenant !
— avant de se rendre à dîner chez Mme de Nucingen. La mort de Goriot n'est pas une leçon de renoncement ; elle est le rite de passage qui achève la transformation. Rastignac a compris les règles du jeu et décide de jouer.
Ce que Balzac décrit n'est pas une success story mais une désillusion productrice. La montée sociale exige l'abandon progressif de l'innocence provinciale, la maîtrise des codes vestimentaires et mondains, la construction d'un réseau féminin, et surtout une capacité à compartimenter l'émotion et le calcul. Les obstacles de Rastignac sont à la fois extérieurs — l'argent, les portes fermées, la naissance — et intérieurs — la pitié, la loyauté, la honte. Balzac ne condamne pas son héros ; il dissèque avec une précision clinique la mécanique d'une société où la mobilité sociale existe, mais se paie en monnaie morale.