Eugène de Rastignac est un jeune étudiant en droit, monté de sa province pour faire carrière à Paris. Au début du roman, il loge à la pension Vauquer, modeste garni du quartier Saint-Marcel, où il côtoie des pensionnaires aux destins déclassés. Balzac construit son évolution morale comme un apprentissage — une initiation dont chaque étape correspond à une tentation ou à une désillusion.
À son arrivée, Rastignac croit encore que le travail et le talent suffisent pour s'élever socialement. Il écrit à sa mère et à ses sœurs pour leur réclamer de l'argent, en ressentant une honte sincère : cet argent arraché à une famille pauvre pour financer des habits de bal lui pèse moralement. Ce scrupule initial est essentiel — il mesure la distance que le personnage va parcourir. Balzac montre ici un jeune homme encore capable de culpabilité, sensible au sacrifice des siens.
Le vrai tournant de la corruption intellectuelle de Rastignac, c'est le discours de Vautrin — ancien forçat qui se dissimule sous une identité bourgeoise. Vautrin lui expose, avec une logique implacable, que la société parisienne n'est qu'un champ de bataille où seule la ruse réussit. Il lui propose un pacte : épouser Victorine Taillefer, jeune pensionnaire dont un frère encombrant sera éliminé, et partager la fortune ainsi obtenue. Rastignac refuse le pacte explicite, mais il retient la leçon. Le discours de Vautrin ne le corrompt pas immédiatement — il l'ébranle, plante un doute sur la légitimité des voies honnêtes.
Rastignac est pris entre deux figures paternelles antagonistes. Le père Goriot — ancien vermicellier qui a sacrifié toute sa fortune à ses filles Anastasie et Delphine, lesquelles le négligent — lui offre l'exemple de la générosité poussée jusqu'à l'anéantissement de soi. Vautrin, au contraire, prône l'égoïsme radical. Rastignac assiste à l'agonie de Goriot, abandonné par ses filles au moment de mourir, et cette scène aurait pu le détourner de l'ambition mondaine. Or l'effet est inverse : la mort du vieillard lui révèle la cruauté réelle de la société qu'il veut conquérir, sans pour autant l'en dégoûter.
Rastignac entame une liaison avec Delphine de Nucingen, fille de Goriot et femme d'un puissant banquier. Cette relation est doublement ambiguë : il éprouve un attachement sincère pour Delphine, mais il tire aussi de cette liaison un appartement, des entrées dans les salons et une position sociale. L'amour et le calcul se mêlent inextricablement, sans que Rastignac cherche vraiment à les démêler — ce refus même du démêlage est une forme de corruption morale consentie.
La scène conclusive est l'une des plus célèbres de La Comédie humaine. Seul aux obsèques de Goriot — que ses filles ont refusé d'honorer de leur présence —, Rastignac contemple Paris depuis le Père-Lachaise, au moment où les lumières de la ville s'allument dans le crépuscule. Balzac décrit son regard comme celui d'un homme qui jette un défi : À nous deux maintenant !
Cette phrase, adressée à Paris, condense toute l'évolution du personnage. Il n'est plus le provincial intimidé du début ; il n'est pas non plus devenu un Vautrin. Il est quelque chose de plus ambigu — un homme qui a choisi le jeu de la société en sachant désormais à quelles règles il obéit, et qui accepte ce savoir.
Ce qui rend l'évolution de Rastignac si réaliste — et si représentative de la vision balzacienne —, c'est qu'elle n'est pas une chute soudaine mais une érosion progressive. Chaque compromis est rationalisé, chaque abandon de principe est compensé par un gain affectif ou social. Balzac ne juge pas son personnage avec ostentation ; il le montre fonctionner dans un système qui récompense précisément ce type d'accommodement moral. Rastignac n'est ni un héros ni un scélérat : il est un homme ordinaire dans une société qui fabrique des cyniques.