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Le Père Goriot
Réalisme Prose Bac

Pourquoi le Père Goriot est-il abandonné par ses filles Anastasie et Delphine dans le roman de Balzac ?

Questions & réponses · Honoré de Balzac
Claire Beaumont
5 min de lecture · 14 August 2026

Dans Le Père Goriot (1835), Honoré de Balzac met en scène un ancien vermicellier enrichi, Jean-Joachim Goriot, qui a consacré toute sa vie à ses deux filles : Anastasie, mariée au comte de Restaud, et Delphine, épouse du banquier de Nucingen. Retiré dans la pension Vauquer — un établissement minable du Quartier Latin —, il y vit dans un dénuement croissant, tandis que ses filles brillent dans les salons parisiens. L'abandon dont il est victime ne résulte pas d'un seul défaut de caractère : il s'explique par un ensemble de mécanismes sociaux, économiques et psychologiques que Balzac dissèque avec une précision quasi clinique.

Un père qui a tout donné, sans jamais rien garder

La première cause de l'abandon est paradoxalement la générosité absolue de Goriot lui-même. Depuis la mort de sa femme, il a reporté sur ses filles une passion dévorante, presque maladive, que le roman assimile explicitement à une forme d'amour-passion. Il leur a constitué des dots considérables pour les introduire dans la haute société, puis a continué de les renflouer de ses économies, vendant sa vaisselle d'argent, ses rentes, jusqu'à ses derniers biens. En ne posant aucune condition à ses dons, il a privé la relation de toute réciprocité : ses filles n'ont jamais appris à lui devoir quelque chose, et donc à le respecter comme un créancier moral.

Le narrateur souligne que Goriot a lui-même forgé les instruments de sa mise à l'écart. En dotant richement Anastasie et Delphine pour qu'elles épousent des hommes de rang, il les a introduites dans un monde dont il est lui-même exclu par ses origines roturières et ses manières de boutiquier. Ses visites dans les hôtels particuliers de ses filles les embarrassent : sa présence rappelle à leurs maris et à leurs relations une ascendance peu glorieuse. Anastasie et Delphine l'aiment peut-être à leur façon, mais cet amour ne résiste pas à la pression du regard social.

La logique impitoyable de l'argent et du rang

Balzac inscrit cet abandon dans la critique plus large d'une société parisienne entièrement régie par l'argent et les apparences. Lorsque Goriot n'a plus rien à offrir, il cesse littéralement d'exister aux yeux de ses filles. Le jeune Eugène de Rastignac — étudiant en droit qui observe la scène depuis la pension Vauquer et sert de regard neuf sur Paris — découvre avec stupeur que les filles de cet homme en guenilles sont reçues dans les cercles les plus fermés de la capitale. Cette dissonance est au cœur du roman : elle révèle que les liens du sang ne comptent plus dès lors qu'ils ne s'accompagnent pas d'une utilité économique.

Anastasie, criblée de dettes à cause de son amant Maxime de Trailles, réclame à son père des sommes de plus en plus importantes, mais refuse de le recevoir ouvertement chez elle pour ne pas froisser son mari. Delphine, de son côté, utilise les fonds que lui procure Goriot pour financer sa liaison avec Rastignac et s'introduire dans le salon de Mme de Beauséant. Dans les deux cas, le père est instrumentalisé : il est une caisse, non un homme.

La scène de l'agonie : l'abandon rendu visible

L'abandon atteint son paroxysme dans les dernières pages du roman, lors de l'agonie de Goriot. Alité, paralysé par deux attaques successives, il appelle ses filles sans qu'elles viennent. Anastasie arrive trop tard — et seulement pour une ultime demande d'argent liée à un scandale mondain. Delphine, elle, ne se déplace pas du tout : elle est occupée à se préparer pour un bal. Balzac décrit l'attente du mourant avec une économie de moyens qui rend la scène d'autant plus accablante. Goriot continue de trouver des excuses à ses filles jusqu'au dernier souffle, incapable de leur imputer une faute — ce qui dit à la fois la profondeur de son amour et l'étendue de son aveuglement.

C'est Rastignac et le raté Bianchon qui veillent le vieillard, paient de leur poche un enterrement décent et suivent le cercueil dans un cimetière presque désert. Ni Anastasie ni Delphine n'assistent aux funérailles : elles envoient leurs voitures vides pour sauver les apparences. Ce détail concentre toute l'ironie balzacienne : même absentes, les filles se soucient encore du décorum — mais pas de leur père.

Une paternité sacrificielle érigée en tragédie moderne

Balzac a lui-même comparé son personnage au roi Lear de Shakespeare, père trahi par ses enfants après leur avoir tout abandonné. Mais Goriot n'est pas un roi déchu : c'est un bourgeois enrichi par le commerce, et sa tragédie est précisément bourgeoise. Son erreur n'est pas d'avoir aimé, mais d'avoir confondu l'amour avec la dépossession totale de soi. En faisant de ses filles des idoles, il les a dispensées d'être des filles. L'abandon dont il souffre est ainsi, chez Balzac, la conséquence logique et cruelle d'un amour qui n'a jamais su se faire respecter.

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