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Le Père Goriot
Réalisme Prose Bac

Quelle est la signification de la scène finale où Rastignac défie Paris du regard depuis le Père-Lachaise dans Le Père Goriot ?

Questions & réponses · Honoré de Balzac
Claire Beaumont
5 min de lecture · 28 August 2026

À la toute dernière page du Père Goriot (1835), Honoré de Balzac clôt son roman par une scène qui restera l'une des plus célèbres de toute la littérature française. Eugène de Rastignac, jeune étudiant en droit monté de province pour conquérir Paris, vient d'assister seul — ou presque — à l'enterrement du père Goriot, cet ancien vermicellier ruiné par l'amour dévastateur qu'il portait à ses deux filles, Anastasie de Restaud et Delphine de Nucingen. Aucune des deux filles n'a daigné paraître au cimetière. Seuls Rastignac et le forçat Vautrin, alias Collin, accompagnent la dépouille. Après que les fossoyeurs ont recouvert le cercueil, Rastignac se retrouve seul sur la hauteur du Père-Lachaise, les yeux tournés vers la rive droite de la Seine où scintillent les lumières de Paris.

Le regard comme geste symbolique

Balzac ne choisit pas ce point de vue par hasard. Le Père-Lachaise domine Paris ; regarder la ville depuis ce promontoire, c'est l'embrasser dans sa totalité, la jauger comme un adversaire que l'on étudie avant le combat. Ce regard n'est pas contemplatif : il est stratégique. Rastignac vient d'accomplir le dernier acte de générosité désintéressée qu'il lui restait — payer de sa poche l'enterrement du vieux Goriot, abandonné de tous. En s'acquittant de cette dette morale, il solde en quelque sorte son éducation sentimentale. Il peut désormais tourner la page.

« À nous deux maintenant ! »

Balzac conclut la scène par une réplique que Rastignac lance mentalement à la ville : À nous deux maintenant ! La formule est volontairement laconique et belliqueuse. Le pronom « nous » installe d'emblée un face-à-face, une rivalité duelle entre un individu et une métropole tout entière. Le mot « maintenant » indique une rupture temporelle nette : ce qui précède appartient au passé — l'innocence provinciale, l'admiration naïve, la pitié pour Goriot. Ce qui suit sera de l'ordre de la conquête.

Cette phrase fonctionne aussi comme une réponse directe aux leçons de Vautrin, le bagnard philosophe qui, dans la pension Vauquer, avait exposé à Rastignac le cynisme absolu des rapports sociaux : pour réussir à Paris, il faut soit accepter la corruption du monde, soit en être la victime. Rastignac a refusé le pacte criminel proposé par Vautrin, mais il a intégré le diagnostic. Son défi final prouve qu'il a choisi une troisième voie — non pas le crime, mais l'ambition froide et calculée, exercée dans les règles hypocrites de la bonne société.

La mort de Goriot comme déclencheur d'une métamorphose

L'enterrement de Goriot n'est pas un simple événement narratif : c'est le catalyseur de la transformation de Rastignac. Tout au long du roman, le vieux père a incarné l'amour absolu et sacrificiel, poussé jusqu'à l'autodestruction. Sa mort illustre de façon brutale ce que le dévouement gratuit produit dans une société régie par l'argent et les apparences : l'abandon total, la mort dans la misère, deux bougies pour tout hommage. Rastignac a observé cette leçon de près ; il en tire la conclusion inverse — non pas l'indifférence au sentiment, mais la nécessité de ne jamais se laisser dévorer par lui.

Le fait que Rastignac règle lui-même les frais funèbres — quelques francs empruntés à Bianchon, son ami médecin — montre qu'il n'est pas encore cynique jusqu'à l'os. Il conserve un sens de la dignité humaine. Mais ce geste est aussi le dernier : sitôt la tombe refermée, il descend vers Paris et se rend dîner chez Mme de Nucingen, la fille cadette de Goriot, dont il est l'amant. Le basculement est immédiat, presque brutal dans sa logique.

Paris comme personnage antagoniste

Balzac construit Paris, dans La Comédie humaine dont Le Père Goriot est un roman central, comme une entité vivante, vorace et indifférente. La ville n'est pas un décor : elle est un système qui broie ou consacre, selon que l'on en connaît ou non les codes. Depuis le Père-Lachaise, Rastignac ne contemple pas une ville ; il mesure un adversaire. La lumière qui scintille au loin est ambivalente — elle évoque à la fois la séduction des salons et des fortunes, et la froideur d'une machinerie sociale sans pitié.

Ce motif du regard surplombant rejoint d'ailleurs une tradition littéraire du XIXe siècle, celle du jeune ambitieux qui se mesure à la capitale — on pense à Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, publié cinq ans plus tôt, qui lui aussi contemple Paris comme un champ de bataille. Balzac pousse cependant la formulation à son paroxysme : là où Stendhal laissait la méditation intérieure ouverte, Balzac la ferme sur une déclaration de guerre sèche et définitive.

La fin d'une éducation, le début d'un parcours

Cette scène finale fonctionne comme un seuil narratif au sein de La Comédie humaine. Rastignac réapparaîtra dans d'autres romans de Balzac — La Maison Nucingen, Gobseck, La Peau de chagrin — où l'on verra effectivement se réaliser la promesse de ce regard : il deviendra pair de France, ministre, homme comblé par la réussite sociale. Balzac place donc ici non pas une conclusion, mais un commencement. La dernière phrase du roman est, paradoxalement, une ouverture.

Le défi lancé à Paris depuis le Père-Lachaise est ainsi la signature d'un personnage qui a traversé une initiation complète : il a vu l'amour paternel se consumer jusqu'à la mort, il a côtoyé le crime organisé en la personne de Vautrin, il a fréquenté les salons de l'aristocratie et de la haute finance, et il a compris que toutes ces sphères obéissent à la même loi — l'intérêt. Eugène de Rastignac entre dans Paris comme on entre en guerre : sans illusions, mais avec une détermination absolue.

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