Dans Illusions perdues (1837-1843), Balzac construit la trajectoire de son héros, Lucien Chardon dit de Rubempré — jeune poète provincial ambitieux —, sur une série d'effondrements successifs. Parmi eux, la désillusion amoureuse occupe une place inaugurale et structurante : elle n'est pas un accident sentimental, mais le révélateur d'un monde où tout sentiment est soumis à la logique de l'intérêt.
C'est le voyage à Paris, au début de la deuxième partie intitulée Un grand homme de province à Paris, qui précipite l'effondrement. Confrontée aux élégantes du faubourg Saint-Germain, Mme de Bargeton prend soudain conscience de sa propre provincialité ; pour se réintégrer dans le monde parisien, elle doit se défaire de Lucien, devenu un fardeau social. Balzac montre que ce n'est pas le sentiment qui dicte la rupture, mais le calcul. Lucien découvre alors que la femme qu'il adorait était capable de le renier avec la froide promptitude d'un créancier qui coupe les ponts : Elle avait compris que Lucien lui était un obstacle
— et cet obstacle, elle le supprime sans hésitation. La désillusion n'est pas une peine de cœur : c'est une leçon d'économie affective.
Balzac, fidèle à sa méthode réaliste, matérialise la chute sentimentale dans des détails concrets. Lorsque Lucien retrouve Mme de Bargeton dans un salon parisien, il la voit transformée — coiffure, robe, maintien corrigés par Paris — tandis qu'il mesure simultanément la médiocrité de sa propre mise. La scène fonctionne comme un miroir cruel : Il aperçut la distance sociale que les habitudes mettaient entre lui et Louise
. Le regard de Lucien sur le corps de l'autre est aussi un regard sur lui-même. L'amour ne survit pas à cette lucidité soudaine, et Balzac souligne que c'est précisément le réel — l'habit, la coiffure, la distance dans un salon — qui tue le romantisme.
Ce premier naufrage amoureux remplit une fonction narrative et thématique décisive : il ouvre Lucien à toutes les autres désillusions du roman — celles du journalisme, de l'édition, de l'amitié avec Daniel d'Arthez. Balzac établit ainsi une homologie entre les sphères : aimer, publier, écrire, se faire des amis obéissent aux mêmes règles impitoyables du marché. La désillusion amoureuse n'est que la première traduction d'une vérité générale que Illusions perdues formule sans complaisance : dans la société post-révolutionnaire, les idéaux — qu'ils soient sentimentaux, artistiques ou moraux — ne résistent pas au contact de l'intérêt. Lucien, en perdant Louise, perd surtout la croyance que les relations humaines peuvent échapper à ce calcul. C'est cette perte-là, plus que la femme elle-même, qui fait de lui un homme brisé.