Baudelaire ne décrit jamais Dieu physiquement dans Les Fleurs du mal (1857, édition augmentée 1861) : c'est précisément cette absence de traits qui constitue sa première « présentation ». Le lecteur ne rencontre pas un Dieu incarné, mais un vide lumineux et écrasant. Dès Au Lecteur, poème liminaire qui sert de seuil au recueil, Baudelaire place l'humanité sous le regard d'un démon — Satan — plutôt que sous celui d'un créateur attentif. Dieu est déjà congédié avant même que le livre ne commence. Cette mise à l'écart n'est pas de l'athéisme : c'est quelque chose de plus douloureux, une théologie du silence.
La caractéristique intérieure de cette figure divine, c'est son inaccessibilité. Dans Spleen et Idéal, la section la plus longue du recueil, l'aspiration vers le haut — vers la beauté, le ciel, l'infini — est constamment frustrée. Le ciel lui-même devient hostile : Je lève les yeux vers toi, Géant de l'espace, / En songeant à ma petitesse avec honte et terreur
(De profundis clamavi, XXXI). Ce vertige n'est pas de l'admiration ; c'est de la terreur. La grandeur divine n'élève pas le poète, elle l'écrase. Dieu n'est pas tant absent qu'indifférent, ce qui est pire : il existe, mais il ne répond pas.
Cette indifférence prend une coloration presque sadique dans Le Guignon (IV), où le poète appartient à une humanité que la Providence semble avoir abandonnée à ses propres vices. La motivation divine, si l'on peut l'appeler ainsi, ressemble à un désintérêt souverain : Dieu crée les conditions de la souffrance sans daigner les justifier. C'est là la contradiction centrale — un Dieu qui, dans la tradition chrétienne, est amour, mais qui, dans le monde baudelairien, se manifeste par le manque.
Paradoxalement, c'est lorsque Baudelaire s'adresse à Satan que la figure de Dieu devient la plus présente. Dans les Litanies de Satan (CXIX, section Révolte), le poète invoque le Prince des ténèbres avec la ferveur d'une prière liturgique : Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
Le procédé est vertigineux — le registre de la prière est intact, mais son destinataire est renversé. Ce détournement révèle que Baudelaire n'a pas renoncé au besoin de Dieu ; il a simplement désespéré de l'atteindre. Satan est le seul intermédiaire qui daigne écouter.
Dans les relations entre personnages, Dieu structure tout en étant absent. La Femme — qu'elle soit la Vénus noire ou la madone — est régulièrement investie d'attributs divins avant d'être ravalée au rang d'idole décevante. Ce mouvement répète à l'échelle humaine la déception théologique : on projette l'absolu sur un être fini, qui ne peut que faillir. De même, l'Ennui du Spleen (LXXVII-LXXX) n'est compréhensible que contre l'arrière-plan d'un Dieu qui ne comble pas : — Angoisse froide de la nuit, / Des monstres gluants, les désirs hideux
— le spleen est le nom que Baudelaire donne au silence de Dieu ressenti dans la chair.
Ce qui fait de Dieu un personnage — et non un simple motif — dans Les Fleurs du mal, c'est que son absence produit des effets narratifs et affectifs concrets à chaque page. Le recueil entier peut se lire comme un long appel sans réponse : l'aspiration à l'Idéal, les chutes répétées dans le Spleen, la tentation de la révolte. Baudelaire ne propose pas une réfutation de Dieu, mais quelque chose de plus moderne et de plus amer — la preuve par l'absence.