Dans Les Fleurs du mal (1857), La Beauté n'est pas une muse bienveillante ni une allégorie abstraite. Baudelaire en fait un personnage à part entière, doté d'une voix, d'un corps et d'une volonté propres — et c'est précisément cette personnification qui rend le personnage troublant. Loin d'être une source de consolation, La Beauté est une puissance qui écrase autant qu'elle élève.
La Beauté se présente elle-même dans le sonnet éponyme (La Beauté
, « Spleen et Idéal », VI) avec une assurance souveraine : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre
. La comparaison avec la pierre n'est pas ornementale : elle dit l'insensibilité, la permanence minérale, l'impossibilité du contact. La Beauté existe hors du temps et hors de l'affect. Elle ne souffre pas, elle ne désire pas — elle est. Cette immobilité est confirmée par la déclaration Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris
: le sphinx, figure de l'énigme mortelle, associe la beauté au danger et à l'opacité. Baudelaire installe d'emblée une dissymétrie radicale entre le contemplateur et l'objet contemplé.
La contradiction fondamentale du personnage tient à ceci : La Beauté inspire les poètes et les détruit simultanément. Elle le formule elle-même sans remords — je n'ai jamais pour la brute et l'avare / Ces mouvements trop humains de la pitié
— et revendique son indifférence comme une qualité. Ce n'est pas un défaut qui lui échappe, c'est une loi qu'elle impose. Les poètes qui la contemplent consumer[ont] / Leurs jours en d'austères études
: la création naît de la frustration, jamais de la jouissance. Baudelaire inverse ainsi le topos romantique de la Muse nourricière : La Beauté ne donne pas, elle exige.
La Beauté occupe une position stratégique dans la structure du recueil : elle ouvre la section « Spleen et Idéal » et pose les termes d'une tension qui traversera l'ensemble des Fleurs du mal. Elle est l'Idéal dans toute sa pureté — et donc dans toute son inaccessibilité. Les figures féminines qui suivent dans le recueil, qu'il s'agisse de Jeanne Duval, de Mme Sabatier ou de Marie Daubrun, peuvent être lues comme des incarnations partielles et imparfaites de cette Beauté absolue : chacune en réalise un fragment, aucune ne la contient entièrement. La Beauté reste donc un horizon, non une présence.
L'interprétation la plus juste du personnage est peut-être celle-ci : La Beauté est la métaphore de ce que Baudelaire pense de l'art lui-même. Créer exige une adhésion totale à quelque chose qui ne vous rendra rien, qui vous consume sans vous récompenser. La froideur de La Beauté n'est pas un vice à déplorer mais une nécessité structurelle — si elle était accessible, elle ne serait plus La Beauté, elle serait du plaisir ordinaire. En faisant parler la Beauté à la première personne, Baudelaire la rend complice de sa propre poétique : c'est elle qui nomme la règle du jeu, et c'est le poète qui l'accepte, lucidement, sans illusion. Cette lucidité-là est ce qui distingue Baudelaire du romantisme sentimental et annonce le symbolisme.