Dans Les Fleurs du mal (1857), le voyage occupe une place structurante : il n'est pas un simple décor exotique hérité du romantisme, mais le signe d'une tension permanente entre deux pôles que Baudelaire nomme lui-même le Spleen et l'Idéal. Le poète aspire à fuir la lourdeur du réel tout en sachant qu'aucun horizon ne lui offrira la délivrance. Cette double impulsion — fuite et quête — traverse l'ensemble du recueil et en constitue le moteur poétique le plus profond.
C'est dans « L'Invitation au voyage » (section Spleen et Idéal) que le voyage prend d'abord la forme d'une promesse enchanteresse. Baudelaire y adresse à la femme aimée l'image d'un pays imaginaire où tout serait « ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté » — refrain qui revient trois fois, comme une incantation. La répétition n'est pas ornementale : elle mime le désir qui tourne sur lui-même, incapable de se satisfaire. Ce pays n'a pas de nom, pas de carte ; il est construit par le langage seul, ce qui révèle que l'Idéal baudelairien est d'abord une création poétique, non une destination réelle.
Dans « Parfum exotique » (sonnet IV, Spleen et Idéal), l'odeur du corps féminin suffit à déclencher une vision de rivages lointains et lumineux. Le voyage se fait ici entièrement intérieur, par la synesthésie — le parfum devient paysage. Baudelaire montre ainsi que la fuite ne requiert pas le mouvement physique : elle est d'abord une puissance de l'imagination, une manière d'échapper au temps lourd de Paris.
La mer concentre dans le recueil toute l'ambivalence du voyage. Dans « Moesta et Errabunda » (Spleen et Idéal), Baudelaire demande à la mer de « porter » le poète loin « de la mer Noire » de ses souffrances vers un « paradis parfumé ». Mais le poème se referme sur une question — Mais le vert paradis des amours enfantines… / Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
— qui transforme la promesse en regret. L'éloignement n'est plus spatial mais temporel : ce qu'on cherche à rejoindre, c'est un passé irrécupérable. La quête vire alors à la mélancolie.
Le poème conclusif du recueil, « Le Voyage » (section La Mort), synthétise toute la problématique. Les voyageurs qui y prennent la parole ont parcouru le monde et n'ont trouvé que l'ennuyeux spectacle de l'immortel péché
. Le voyage réel échoue à tenir la promesse que le désir lui assignait. La célèbre apostrophe finale — Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
— retourne le motif du départ : la mort elle-même devient le seul voyage encore possible, le seul « nouveau » qui ne soit pas encore une déception. Baudelaire fait de la mort non pas une résignation, mais le dernier geste de la quête — une audace désespérée.
Ce que le thème du voyage révèle en creux, c'est la nature du Spleen : un ennui qui n'est pas absence de désir, mais excès de désir sans objet assignable. Chaque départ promis ou réalisé dans le recueil finit par buter sur cette vérité : le mal n'est pas dans le lieu où l'on est, mais dans la conscience elle-même. Le voyage baudelairien est ainsi une mise en scène de l'échec de l'Idéal, qui paradoxalement justifie la poésie — seul espace où l'« ailleurs » peut exister sans être démenti par le réel.