En 1857, la première édition des Fleurs du mal ne comporte pas encore de section parisienne à proprement parler. C'est dans l'édition de 1861, profondément remaniée, que Baudelaire isole dix-huit poèmes sous le titre « Tableaux parisiens », les extrayant pour la plupart de la section « Spleen et Idéal ». Ce geste éditorial n'est pas anodin : il signale que Paris mérite un traitement poétique autonome, distinct de la quête métaphysique ou de l'exploration des gouffres intérieurs.
Dans son essai Le Peintre de la vie moderne (1863), Baudelaire formule ce que les « Tableaux parisiens » mettent en pratique : la beauté est double, faite d'un élément éternel et d'un élément circonstanciel — « la modernité ». Le poète, comme le peintre Constantin Guys qu'il admire, doit saisir ce qui est fugitif, transitoire, contingent. Paris en pleine transformation haussmannienne — ses boulevards éventrés, ses populations déplacées, ses foules anonymes — offre précisément cette matière instable, impossible à figer dans les formes classiques de la beauté.
Le poème liminaire de la section, « Paysage », pose d'emblée la posture du poète. Retiré dans sa mansarde, il observe la ville depuis une hauteur qui lui permet de la contempler sans s'y dissoudre. Les toits, les clochers, les ciels industriels deviennent les éléments d'un paysage que le poète transforme en vision intérieure : la ville réelle et la ville rêvée se superposent sans jamais coïncider parfaitement.
Au cœur de la section se trouve la figure du flâneur — le poète qui arpente les rues sans destination fixe, disponible à tout ce que le hasard urbain lui offre. Dans « À une passante », cette disponibilité produit l'un des poèmes les plus célèbres du recueil. Un homme croise dans la rue une femme en deuil, d'une beauté foudroyante, et la perd aussitôt dans la foule. La rencontre est simultanément naissance et disparition : Un éclair… puis la nuit !
résume à lui seul le régime temporel de la modernité baudelairienne, où l'intensité de l'expérience est inséparable de son caractère éphémère. La ville n'est pas seulement un décor ; c'est elle qui rend possible — et impossible — cette forme d'amour foudroyant.
La foule joue un rôle ambigu. Elle est à la fois source de stimulation — elle multiplie les rencontres, les visages, les histoires possibles — et principe d'anonymat qui condamne le poète à la solitude. Dans « Les Sept Vieillards », la rue parisienne devient le théâtre d'une vision hallucinatoire : sept vieillards identiques se succèdent dans le brouillard matinal, figures du double et du cauchemar que seule la ville moderne peut engendrer. Baudelaire qualifie lui-même ce poème de « fantôme de la rue », soulignant que Paris est hanté autant qu'habité.
L'une des audaces majeures de la section est d'arracher à la misère sociale une dignité poétique. « Les Petites Vieilles » — dédicacé à Victor Hugo — s'attarde sur ces femmes âgées que la ville repousse vers ses marges. Le poète les suit, les observe, reconstruit mentalement leur passé : elles ont été jeunes, aimées, vivantes. Cette attention portée aux « déchets » de la modernité est une forme de résistance esthétique et morale à la logique du progrès qui efface ce qu'elle juge inutile. De même, « Le Cygne » — autre poème dédié à Hugo, exilé — superpose la figure d'un oiseau échappé de sa cage et errant sur un Paris en chantier, et celle d'Andromaque pleurant sa Troie perdue. Le Paris haussmannien, en démolissant les vieux quartiers, fabrique de l'exil à domicile : Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel)
(« Le Cygne », II). La ville moderne est une machine à produire de la perte.
Les « Tableaux parisiens » ne proposent pas une vision réconciliée de la ville. Si le poète y trouve des épiphanies — la beauté de la passante, la dignité secrète des vieilles femmes — il y éprouve aussi le vertige du spleen. « Spleen (LXXVIII) — Quand le ciel bas et lourd… » n'appartient pas à la section, mais son atmosphère pèse sur elle : la ville peut être un enfer de brume et d'ennui aussi bien qu'un réservoir de sensations. C'est précisément cette tension — entre l'aspiration à l'idéal et l'écrasement du quotidien urbain — qui fait des « Tableaux parisiens » le laboratoire de ce que Baudelaire appelle la « modernité » : une beauté qui ne peut exister que dans l'inconfort, l'impermanence et la contradiction.