Les Fleurs du mal (1857) ne sont pas un simple recueil de poèmes amoureux : Baudelaire y construit une véritable architecture spirituelle, dont les figures féminines constituent les pôles structurants. Trois femmes réelles ont nourri cette mythologie poétique, mais Baudelaire les transfigure jusqu'à en faire des archétypes qui traversent les grandes sections du recueil — Spleen et Idéal, Les Fleurs du Mal, La Mort.
Jeanne Duval, métisse haïtienne que Baudelaire aima pendant près de vingt ans d'une passion aussi destructrice qu'obsessionnelle, inspire le Cycle de Jeanne Duval, qui regroupe notamment La Chevelure, Parfum exotique ou encore Le Serpent qui danse. Elle est la figure de la sensualité absolue, mais aussi de la fascination morbide : sa beauté n'ouvre pas sur le ciel, elle attire vers le bas.
Dans La Chevelure (section Spleen et Idéal), le poète enfouit son visage dans les cheveux de la femme aimée et y trouve non pas un refuge mais un voyage : l'odeur charnelle devient passerelle vers des rivages exotiques et des ciels brûlants. Le mouvement est révélateur — c'est par le corps, par le sens le plus animal (l'odorat), que le poète tente d'atteindre l'infini. Jeanne Duval incarne ainsi le paradoxe baudelairien fondamental : la matière comme chemin vers l'idéal, mais un chemin qui tourne court et replonge dans le Spleen.
Dans Sed non satiata, inspiré également de Jeanne, la femme est comparée à une divinité infernale — Proserpine, déesse des Enfers. L'érotisme y frôle la damnation, et le désir devient explicitement une forme de mort lente. Baudelaire ne condamne pas : il constate, avec une lucidité désespérée, que cette femme-là le tient captif précisément parce qu'elle est un abîme.
À l'opposé de Jeanne Duval se dresse Apollonie Sabatier, célèbre hôtesse de salon parisien, surnommée la Présidente
. Baudelaire lui adresse plusieurs poèmes — Réversibilité, L'Aube spirituelle, Hymne — dans lesquels elle est transfigurée en ange, en figure mariale, presque en intercesseur mystique.
Dans Réversibilité (section Spleen et Idéal), chaque strophe oppose la condition du poète — rongé par le remords, l'angoisse, le péché — à la sérénité lumineuse de la femme aimée, qualifiée d'ange plein de gaîté
, d'ange plein de bonté
. La structure en litanie crée un effet d'invocation religieuse : Apollonie n'est plus une femme, elle est une figure de la grâce capable d'absorber et de racheter le mal du poète par un principe de réversibilité des mérites — notion empruntée à la théologie catholique.
Pourtant, cette idéalisation s'effondre dès qu'Apollonie Sabatier répond aux avances du poète et accepte de devenir sa maîtresse. Dans une lettre célèbre de 1857, Baudelaire lui explique que sa beauté le protégeait précisément parce qu'elle restait inaccessible. La femme réelle brise l'idole. Cet épisode éclaire rétrospectivement toute la dynamique du recueil : l'Idéal baudelairien est structurellement hors d'atteinte ; dès qu'on croit le saisir, il se dérobe.
Marie Daubrun, actrice aux yeux verts dont Baudelaire fut épris dans les années 1850, inspire un troisième cycle, plus méconnu mais tout aussi révélateur. Des poèmes comme L'Invitation au voyage, Le Beau Navire ou Chant d'automne lui sont généralement associés.
L'Invitation au voyage (section Spleen et Idéal) est peut-être le poème où la figure féminine joue le rôle le plus subtil : la femme aimée n'est plus ni gouffre charnel ni ange inaccessible, elle est le prétexte d'un rêve de pays idéal — Là, tout n'est qu'ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté
. Mais ce pays n'existe pas ; il est construit à partir des yeux de la femme, de sa ressemblance avec un paysage intérieur. Marie Daubrun est ici une sorte de miroir dans lequel le poète projette son désir d'harmonie. La femme devient paysage, et le paysage devient femme — fusion qui souligne à quel point la figure féminine, chez Baudelaire, est toujours davantage un territoire de l'âme qu'une personne autonome.
Au-delà des trois cycles, Baudelaire esquisse dans d'autres pièces du recueil une réflexion plus générale sur la féminité. Dans La Beauté (section Spleen et Idéal), la Beauté parle à la première personne et se définit comme un sphinx incompris
, froide, indifférente, qui hait le mouvement qui déplace les lignes
. Cette Beauté abstraite et cruelle résume en quelque sorte la relation que Baudelaire entretient avec toutes ses figures féminines : elles fascinent précisément parce qu'elles restent étrangères, imperméables au désir qu'elles suscitent.
Les figures féminines des Fleurs du mal dessinent ainsi une topographie spirituelle : Jeanne Duval occupe le pôle du Spleen et de la chute charnelle, Apollonie Sabatier celui de l'Idéal et de la grâce mystique, Marie Daubrun celui d'une beauté intermédiaire qui rêve d'harmonie sans jamais l'atteindre. Ensemble, elles cartographient l'impossible voyage du poète entre en bas et en haut — entre la boue du péché et le bleu du ciel
— sans que la destination soit jamais atteinte.