Le Cid se compose de cinq actes et obéit globalement à la structure classique de la tragédie, bien que Corneille l'ait d'abord qualifiée de tragi-comédie. L'exposition (acte I) installe un bonheur imminent — le mariage de Rodrigue et Chimène semble acquis — avant de le ruiner par la querelle entre Don Diègue, père de Rodrigue, et Don Gomès, père de Chimène. Le soufflet infligé à Don Diègue par Don Gomès déclenche la mécanique tragique : Rodrigue doit venger l'honneur paternel en provoquant en duel celui qui est aussi le père de sa bien-aimée.
La progression dramatique repose sur une série d'aggravations. Après le duel fatal (acte II), Chimène réclame justice au roi Don Fernand. Rodrigue repousse l'invasion des Maures (acte III-IV), acquérant le surnom glorieux de « Cid ». Mais cette victoire, loin de résoudre le conflit amoureux, le complique : Chimène peut-elle poursuivre un héros national ? L'acte V propose un dénouement ouvert — le roi reporte le mariage, laissant au temps le soin de réconcilier honneur et amour. Cette fin, ni pleinement heureuse ni tragique, est caractéristique de la tragi-comédie baroque.
Corneille exploite pleinement les ressources du vers alexandrin pour donner voix au dilemme intérieur. Les célèbres stances de Rodrigue (acte I, scène 6) constituent un monologue délibératif où le héros pèse l'amour contre l'honneur. Le recours aux stances — forme lyrique rare dans le théâtre classique ultérieur — relève encore de l'esthétique baroque par son caractère musical et son goût de l'ostentation pathétique. Rodrigue y déclare : Percé jusques au fond du cœur / D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle
(I, 6). L'image de la blessure intime traduit physiquement un conflit moral ; le cœur est à la fois siège de l'amour et cible de l'honneur offensé.
Les stichomythies, échanges vers à vers, scandent les affrontements. Lorsque Don Diègue, humilié, remet sa vengeance à Rodrigue, il lance : Rodrigue, as-tu du cœur ?
(I, 5). Cette question, laconique et percutante, condense toute la pression paternelle en un alexandrin tronqué. Le mot cœur
revient comme un motif polysémique central : il désigne tour à tour le courage, l'amour et la noblesse d'âme.
Chimène, de son côté, incarne un dilemme symétrique. Elle confie à Elvire, sa suivante, l'impossibilité de haïr celui qu'elle aime tout en réclamant sa mort au nom du devoir filial. Cette tension culmine dans la réplique fameuse : Va, je ne te hais point
(III, 4), adressée à Rodrigue venu lui offrir sa vie. La litote — figure par laquelle on dit moins pour signifier plus — est devenue l'exemple canonique du procédé dans la rhétorique française. Elle révèle un amour que Chimène ne peut avouer ouvertement sans trahir son honneur.
La pièce participe de l'esthétique baroque par plusieurs traits : multiplicité des lieux (palais, rue, chambre de Chimène), durée de l'action excédant vingt-quatre heures, présence du combat contre les Maures — épisode spectaculaire et guerrier peu conforme à la bienséance classique. Le goût de l'héroïsme excessif, le lyrisme des stances, l'accumulation des péripéties rattachent Le Cid à la dramaturgie espagnole et au théâtre irrégulier des années 1630.
Pourtant, la pièce annonce le classicisme par sa concentration sur le conflit psychologique, la rigueur de la construction dialectique et l'ambition morale. La Querelle du Cid (1637-1638), arbitrée par l'Académie française, poussa Corneille à retravailler l'œuvre pour la rapprocher des unités. La version remaniée de 1660, rebaptisée « tragédie », témoigne de cette évolution vers la norme classique. Ainsi, Le Cid se situe exactement au point de basculement entre deux esthétiques, ce qui explique son statut singulier dans l'histoire littéraire.
Le dilemme cornélien, souvent résumé par l'opposition entre amour et devoir, est en réalité plus complexe. Rodrigue ne choisit pas simplement le devoir contre l'amour ; il choisit la seule voie qui lui permette de rester digne d'être aimé. S'il refusait de venger son père, il perdrait l'estime de Chimène elle-même. Don Diègue formule cette logique lorsqu'il affirme que l'honneur est plus cher que la vie : Meurs ou tue
(I, 5), alternative radicale qui ne laisse aucune échappatoire. Le sublime cornélien naît de cette capacité à transformer la contrainte en grandeur volontaire.
La figure du roi Don Fernand incarne l'idéal d'un pouvoir arbitral supérieur aux passions individuelles. En suspendant le jugement et en confiant au temps la résolution du conflit, il propose un modèle politique où la raison d'État tempère les exigences féodales de la vengeance privée. Ce motif reflète les tensions réelles de la France de Richelieu, engagée dans la lutte contre les duels aristocratiques.
Enfin, la victoire contre les Maures fonctionne comme une transfiguration épique : Rodrigue, meurtrier d'un gentilhomme, devient défenseur du royaume. La gloire militaire opère une sorte de rachat symbolique, déplaçant le conflit privé vers la sphère publique. Ce passage du particulier à l'universel — de l'offense familiale au salut collectif — constitue la dynamique profonde de la pièce et fonde le héroïsme cornélien comme dépassement de soi par l'action.