Dans Le Cid (1637), Pierre Corneille place au cœur de sa tragi-comédie une contradiction que les personnages ne peuvent résoudre sans souffrir : aimer et obéir à l'honneur semblent s'exclure mutuellement. Pourtant, la pièce démontre que les deux exigences ne s'annulent pas — elles se mesurent l'une à l'autre et révèlent la grandeur des héros.
Tout commence par un affront. Don Diègue, père de Rodrigue, reçoit un soufflet de Don Gomès, père de Chimène — une insulte qui, dans le code aristocratique du XVIIe siècle, ne peut être lavée que par le sang. Don Diègue, trop vieux pour se battre, remet son épée à son fils. Rodrigue se retrouve ainsi, en quelques répliques, écartelé entre son amour naissant pour Chimène et l'obligation de venger son père. Le fameux monologue des stances (acte I, scène 6) met en scène ce déchirement avec une rigueur presque géométrique : Rodrigue pèse les deux termes du dilemme — Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse
— avant de conclure que renoncer à l'honneur reviendrait à perdre Chimène elle-même, car elle ne pourrait aimer un lâche. Le devoir n'est donc pas l'ennemi de l'amour ; il en est la condition.
La mort de son père place Chimène dans une situation symétrique à celle de Rodrigue. Elle aime l'homme qui l'a rendue orpheline, et pourtant elle est contrainte de réclamer sa tête auprès du Roi. Corneille construit cette symétrie avec soin : dans la scène du rendez-vous secret (acte III, scène 4), les deux amants se retrouvent seuls et avouent simultanément leur amour intact et leur impossibilité d'y céder. Rodrigue tend son épée à Chimène, lui proposant de le tuer de sa propre main. Elle refuse — non par faiblesse, mais parce qu'elle ne peut agir contre son propre cœur. Ce paradoxe est au principe même de l'héroïsme cornélien : la valeur se mesure à la capacité de tenir la promesse la plus douloureuse.
Ce qui rend la pièce singulière, c'est que le conflit n'oppose pas des valeurs étrangères l'une à l'autre. Chimène admire Rodrigue précisément parce qu'il a vengé son père — autrement dit, parce qu'il a fait exactement ce qui lui a pris le sien. Elle le dit sans équivoque : Ta valeur te fait voir indigne de ta vie, / Et ta valeur te fait seul digne de ma foi
(acte III, scène 4). Aimer et reconnaître le devoir de l'autre, c'est ici la même chose. L'amour cornélien n'est pas aveugle ; il est lucide et exigeant.
L'intervention du Roi Don Fernand permet de dénouer l'action sans résoudre le conflit au sens philosophique. Rodrigue a sauvé le royaume contre les Maures ; le Roi impose un délai avant le mariage, laissant à Chimène le temps de dépasser son deuil. Cette fin suspendue — que les contemporains de Corneille ont d'ailleurs jugée trop peu morale — dit quelque chose d'essentiel : le conflit entre amour et devoir ne disparaît pas, il est simplement absorbé dans le temps et dans l'ordre politique. La gloire de Rodrigue, désormais appelé « le Cid », est le prix payé pour que l'amour reste possible.