Rodrigue n'entre en scène qu'après que son destin a déjà été scellé par d'autres. Avant même d'apparaître, il est décrit par Chimène et son père comme le parfait parti : jeune, noble, vaillant. Cette réputation précède le personnage et crée une attente — celle du héros idéal. Mais Corneille prend soin de ne jamais laisser Rodrigue confortable dans ce rôle. Dès l'acte I, le soufflet donné par le Comte à Don Diègue, père de Rodrigue, fait basculer le jeune homme d'amoureux heureux en fils contraint de venger l'honneur familial. Il n'est pas présenté comme un soldat aguerri mais comme un adolescent à peine sorti de l'enfance, ce qui rend d'autant plus vertigineux le choix qu'on lui impose.
Le cœur du personnage bat dans les stances du premier acte — ce monologue en vers lyriques où Rodrigue délibère à voix haute face à l'impasse qui s'ouvre devant lui. Il y formule avec une lucidité douloureuse la contradiction qui le déchire : aimer Chimène, c'est renoncer à venger son père ; venger son père, c'est perdre Chimène. La célèbre formule Ô Rodrigue, as-tu du cœur ?
(acte I, scène 6), que Don Diègue lui adresse en lui remettant son épée, résonne ensuite comme un écho intérieur tout au long de la pièce. Avoir du cœur, pour Rodrigue, ce n'est pas seulement avoir du courage — c'est être capable de se mutiler soi-même par fidélité à un code qui le dépasse. Le personnage ne choisit pas l'honneur parce qu'il ne souffre pas ; il le choisit parce qu'il souffre et qu'il agit quand même.
Après le duel où il tue le Comte, Rodrigue ne disparaît pas dans la gloire facile. Il se présente lui-même à Chimène, lui offrant sa propre vie en réparation. Cette scène — l'une des plus tendues de la pièce — révèle un personnage qui refuse l'esquive : il n'excuse pas son geste, il l'assume et en porte le poids devant celle qu'il aime. Puis vient la victoire contre les Maures, qui change l'échelle du personnage sans changer sa nature. Rodrigue devient « le Cid », titre que lui confèrent ses ennemis vaincus, mais il reste fondamentalement celui qui souffre d'aimer ce qu'il a blessé.
La relation entre Rodrigue et Chimène est le vrai centre de gravité de l'œuvre. Ils s'aiment avec la même intensité qu'ils s'opposent, et c'est précisément ce parallélisme qui fascine : Chimène réclame la tête de Rodrigue avec autant de rigueur morale que lui en a mis à tuer son père. Ils sont deux miroirs d'un même code de l'honneur. Rodrigue comprend et respecte l'exigence de Chimène — il ne lui demande pas de se trahir, il lui demande seulement de continuer à l'aimer malgré tout. Ce n'est pas de la manipulation, c'est une forme désespérée de fidélité réciproque.
Rodrigue cristallise la tension fondamentale que Corneille place au cœur de son théâtre : la volonté contre le désir, le devoir contre le bonheur. Il n'est pas héroïque parce qu'il ne ressent rien — il l'est parce qu'il ressent tout et agit quand même. En ce sens, il n'est pas un modèle inaccessible mais une figure de la condition humaine confrontée à l'insoluble : celle d'un être qui se définit par ce qu'il s'impose de perdre.