Dans Le Cid (1637) de Pierre Corneille, Don Fernand n'est pas le personnage central, mais il en est l'horizon politique. Premier roi de Castille, il gouverne une cour où l'honneur aristocratique s'impose encore comme loi supérieure, et c'est précisément cette tension entre l'autorité royale naissante et les codes nobiliaires ancestraux qui fait de lui une figure dramatiquement ambiguë.
Dès ses premières apparitions, Don Fernand révèle les contours d'un pouvoir qui se cherche. Il choisit lui-même le précepteur du prince, il convoque, il tranche — mais ses décisions restent constamment soumises à la pression des grands du royaume. Lorsque le comte de Gormas, père de Chimène, refuse de s'excuser auprès de Don Diègue — père de Rodrigue —, le roi menace puis ne punit pas. Cette hésitation n'est pas simple faiblesse : elle dit la réalité d'une monarchie qui ne peut pas encore se permettre de briser les puissants. Don Fernand règne sur des hommes qui se jugent ses égaux par la noblesse du sang.
Le duel entre Rodrigue et le comte place le roi dans une position inconfortable : le jeune homme a vengé l'honneur de son père en tuant le père de celle qu'il aime, et Chimène réclame justice. Don Fernand reconnaît la légitimité de cette douleur, mais il ne peut condamner Rodrigue sans perdre le héros qui vient de repousser les Maures et de sauver le royaume. La victoire militaire de Rodrigue transforme radicalement les équilibres : le roi se retrouve redevable envers celui qu'il devrait peut-être punir. Corneille fait dire à Don Fernand que le service rendu à l'État efface la faute privée, posant ainsi une hiérarchie des valeurs qui est au cœur de toute la pièce.
Ce qui caractérise Don Fernand en profondeur, c'est sa capacité à penser en termes d'intérêt collectif là où ses sujets ne voient que leur honneur personnel. Chimène, Rodrigue, Don Diègue — tous obéissent à un code qui leur est antérieur et supérieur. Don Fernand, lui, est le seul personnage qui tente de subordonner ces passions à une logique d'État. Mais cette lucidité a un prix : il lui faut manœuvrer, temporiser, différer le jugement. La scène où il impose un combat judiciaire — pour résoudre le conflit entre Chimène et Rodrigue — illustre cette politique du compromis : plutôt que de trancher lui-même, il laisse la Providence ou le hasard décider, se déchargeant ainsi d'une responsabilité que son autorité n'est pas encore assez solide pour assumer seule.
Don Fernand fonctionne comme un miroir grossissant des tensions de la pièce. En le montrant hésitant mais lucide, Corneille ne dépeint pas un roi faible : il décrit la condition réelle du pouvoir monarchique dans une société encore féodale. Le roi ne peut régner qu'en négociant avec les forces qui le dépassent. En ce sens, Don Fernand n'est pas simplement un personnage secondaire qui distribue récompenses et punitions — il est la figure même du politique, c'est-à-dire de celui qui doit tenir ensemble des exigences contradictoires sans jamais pouvoir les résoudre tout à fait.