Don Diègue n'est pas le héros du Cid, mais c'est lui qui le fabrique. Père de Rodrigue et ancien gouverneur du prince, il apparaît dès les premières scènes comme une figure de prestige vieillissant : le roi vient de lui accorder la charge de précepteur de l'infant, consécration tardive d'une vie de service militaire. Tout le drame naît de cette élévation même, qui cristallise la jalousie du Comte de Gormas et précipite l'affront qui va tout déchirer.
La scène du soufflet — au premier acte — est le moment fondateur du personnage. Le Comte, beau-père pressenti de Rodrigue, gifle Don Diègue pour lui signifier son mépris. Ce geste physique dit l'essentiel : Don Diègue est devenu un vieillard que l'on peut frapper impunément. Sa réponse immédiate tente de dégainer, mais il échoue à se défendre seul. Le vers fameux qu'il prononce alors — Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
(acte I, scène 4) — n'est pas seulement un cri de douleur ; c'est un constat d'impuissance que Corneille formule avec une brutalité lucide. La gloire passée rend la honte présente plus insupportable encore : plus on a été grand, plus la chute est vertigineuse.
Face à cette impuissance physique, Don Diègue prend une décision qui révèle toute l'ambivalence du personnage : il transfère le fardeau de sa vengeance à son fils. En demandant à Rodrigue de tuer le Comte, il ne lui propose pas un choix — il lui impose un devoir. La logique de l'honneur nobiliaire exige que le sang lave l'affront, et Don Diègue, incapable de le faire lui-même, fait de son fils l'instrument de sa restauration. Cette délégation est à la fois un acte d'amour — il croit élever Rodrigue à la hauteur de leur lignée — et un acte d'une cruelle indifférence aux sentiments du jeune homme, puisqu'il sait que le Comte est le père de Chimène, l'aimée de Rodrigue. Don Diègue choisit la gloire du nom contre le bonheur de son fils, et il l'assume sans trembler.
Don Diègue incarne un monde aristocratique où l'honneur n'est pas une valeur parmi d'autres, mais l'identité même de l'individu. Sa relation au roi est révélatrice : il respecte l'autorité royale mais il appartient à une génération qui a construit sa légitimité sur le champ de bataille, avant que la monarchie absolue ne centralise toute distinction. Lorsque le roi tranche les conflits à la fin de la pièce, Don Diègue accepte sa sentence — mais le principe qu'il a défendu, lui, ne cède pas. La loi du sang et de l'honneur reste pour lui supérieure à la loi civile, et c'est précisément cette hiérarchie des valeurs que Corneille met en tension avec le monde moderne qui s'esquisse.
Ce qui rend Don Diègue fascinant et, à certains égards, inquiétant, c'est son imperméabilité au registre sentimental. Là où Chimène déchire le spectateur par son conflit intérieur, là où Rodrigue hésite avant d'agir, Don Diègue ne doute jamais. Il souffre — le monologue du premier acte le prouve —, mais sa souffrance est entièrement tournée vers la honte publique, jamais vers la douleur privée de son fils. Il est ainsi moins un père qu'une fonction : celle du passé héroïque qui s'impose au présent et contraint les vivants à se mesurer aux morts.