Le roman s'ouvre sur une des scènes d'exposition les plus célèbres de la littérature française du XIXe siècle. Germinal débute dans la nuit et le froid de la plaine du Nord, quelque part dans les corons miniers du Pas-de-Calais fictif de Zola. C'est dans ce cadre hostile que le lecteur découvre Étienne Lantier, jeune ouvrier de vingt et un ans, qui marche seul sur la route de Marchiennes sans travail ni destination assurée.
Étienne n'est pas un mineur : c'est un mécanicien, formé aux chemins de fer, qui a perdu son emploi dans les ateliers de Lille après avoir frappé son contremaître dans un accès de colère. Ce détail — la violence incontrôlée liée à l'hérédité de la famille Rougon-Macquart — n'est pas anodin. Zola inscrit dès l'incipit le personnage dans la logique naturaliste de l'hérédité et du milieu : Étienne porte en lui une fêlure transmise par sa lignée, et c'est précisément la misère qui va l'amener à descendre dans la fosse.
Sa marche nocturne le conduit jusqu'au carreau du Voreux, la mine principale du roman. Le mot Voreux
— forgé sur le latin vorare, dévorer — annonce à lui seul le destin des personnages : la mine est une gueule ouverte, une bête mythologique que Zola décrira tout au long du roman avec une insistance quasi animiste.
Avant même de pénétrer dans la fosse, Étienne croise Vincent Maheu, dit Bonnemort — surnom qui résume une vie entière passée à frôler la mort sous terre. Ce vieux charretier de soixante ans, craché et toussant, incarne à lui seul la condition ouvrière transmise de génération en génération : il est lui-même fils et petit-fils de mineur, et ses propres enfants descendent au fond. Zola le dépeint comme un spectre, un homme déjà à demi englouti par la mine, dont le corps porte les stigmates de décennies de labeur.
L'échange entre Étienne et Bonnemort est fondateur : c'est par lui qu'Étienne apprend que la Compagnie de Montsou embauche parfois des ouvriers de surface. Bonnemort ne lui promet rien, mais cette information suffit à retenir le jeune homme sur place jusqu'à l'aube.
Le lendemain matin, Étienne se présente au bureau de la fosse et sollicite du travail. Sa demande coïncide avec une opportunité conjoncturelle : un haveur vient de se blesser, et la Compagnie manque de bras. Le maître-porion Dansaert — personnage autoritaire et peu scrupuleux qui sert de relais entre la direction et les mineurs — consent à l'embaucher comme manœuvre au fond, malgré l'absence totale d'expérience d'Étienne dans les travaux de la mine.
Cette embauche improvisée souligne plusieurs enjeux du roman. D'abord, elle révèle la logique de la Compagnie : l'ouvrier est une unité interchangeable, un corps productif dont on évalue la valeur à l'aune de sa capacité immédiate à descendre au fond. Ensuite, elle place Étienne dans une position d'observateur extérieur — il voit la mine avec des yeux neufs, ce qui permet à Zola de décrire le Voreux par le regard d'un novice et d'emporter le lecteur dans la découverte progressive de cet univers souterrain.
C'est la famille Maheu — composée notamment du père Toussaint Maheu, de sa femme la Maheude et de leurs nombreux enfants, dont la jeune Catherine — qui prend Étienne en charge pour sa première descente. Catherine, adolescente qui travaille déjà au fond comme herscheuse, lui sert de guide involontaire. Étienne la prend d'abord pour un garçon dans l'obscurité, erreur révélatrice de la promiscuité et des conditions de travail qui effacent jusqu'aux distinctions de genre.
Cette première descente dans la cage, puis dans les galeries étroites du Voreux, constitue un véritable rite initiatique. Zola y déploie toute sa technique naturaliste de description documentaire — il s'est lui-même rendu dans les mines du Nord en 1884 pour préparer le roman — en faisant ressentir au lecteur l'écrasement physique, l'obscurité, la chaleur et le bruit de la machine d'extraction.
L'arrivée d'Étienne n'est pas un simple dispositif narratif d'exposition. Elle condense les thèmes majeurs de Germinal : la misère structurelle du prolétariat, la toute-puissance anonyme de la Compagnie, la transmission héréditaire de la condition ouvrière incarnée par Bonnemort, et la tension entre résignation collective et révolte individuelle. En faisant d'Étienne un étranger à la mine — un mécanicien, lecteur autodidacte qui découvrira bientôt les idées socialistes —, Zola se donne un personnage capable à la fois de s'intégrer au monde des mineurs et de le regarder avec un recul critique qui alimentera, plus tard, son rôle d'agitateur lors de la grève.