Dans Germinal (1885), Émile Zola construit la solidarité ouvrière non comme un acquis, mais comme une conquête douloureuse. Étienne Lantier, ouvrier mécanicien arrivé sans travail au Voreux, ne connaît personne au début du roman ; c'est précisément son intégration progressive dans la communauté des mineurs qui structure le thème. La fraternité n'est pas donnée d'emblée — elle se forge dans la promiscuité de la misère, puis dans l'épreuve de la grève et de la catastrophe.
Dès les premières parties du roman, l'espace du coron de Deux-Cents-Quarante fonctionne comme un creuset. Les familles Maheu, Levaque, Pierron se côtoient dans une promiscuité que Zola décrit sans idéaliser : les disputes, la jalousie, la faim coexistent avec une entraide quotidienne. Lorsque la Maheude partage le peu qu'elle a avec une voisine, ou lorsque les femmes se regroupent pour attendre des nouvelles d'un accident, ce sont des gestes discrets qui préfigurent la solidarité collective à venir. Zola montre que la fraternité ouvrière naît d'abord de la condition partagée, avant d'être une conscience politique.
Le tournant décisif survient avec la grève, au cœur de l'œuvre. Les réunions clandestines dans la forêt de Vandame — notamment la grande assemblée du Plan-des-Dames, au livre cinquième — cristallisent ce passage de la solidarité diffuse à l'action collective. Zola y décrit une foule de plusieurs milliers de mineurs qui, dans l'obscurité et le froid, répondent en chœur aux appels d'Étienne. C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement
(Germinal, V, 5) : la métaphore de la vision collective traduit l'instant où des individus isolés deviennent un corps unique, animé d'une même volonté. L'image est grandiose, mais Zola l'assombrit aussitôt : la foule peut basculer dans la violence, comme lors du sabotage des fosses voisines. La solidarité porte en elle sa propre contradiction.
L'effondrement du Voreux, déclenché par le sabotage de Souvarine, soumet le thème à son test le plus radical. Dans les galeries inondées, Étienne, Catherine Maheu — jeune herscheuse dont il est amoureux — et Chaval, leur rival brutal, se retrouvent prisonniers. La haine entre Étienne et Chaval ne disparaît pas, mais c'est Catherine qui incarne ici la solidarité dans sa forme la plus pure : elle soigne, elle apaise, elle survit pour l'autre avant de succomber elle-même. Sa mort, racontée au livre septième, donne à la fraternité une dimension sacrificielle que le discours politique d'Étienne ne peut atteindre.
Zola refuse de faire de la solidarité ouvrière un idéal sans failles. La trahison de Pierron, l'individualisme de Chaval, les divisions idéologiques entre Étienne (disciple de Pluchart et du collectivisme internationaliste) et Souvarine (nihiliste prêt à tout détruire) montrent que la fraternité reste fragile et disputée. C'est précisément cette ambivalence qui donne au thème sa puissance : la solidarité n'est pas un état naturel du prolétariat, mais un horizon que les mineurs approchent et perdent tour à tour. Le roman se clôt sur Étienne qui repart, portant en lui la certitude que la lutte reprendra — des hommes poussaient
, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons
(Germinal, VII, 6). L'image végétale finale transforme la solidarité en force historique souterraine : battue en surface, elle continue de croître.