Dans Germinal (1885), Émile Zola construit un univers minier où la femme n'occupe pas la périphérie du récit social : elle en est le centre nerveux. Porteuses d'enfants, de seaux de charbon et de colères contenues, les femmes de Montsou subissent une exploitation redoublée — celle du Capital et celle d'un ordre domestique qui les réduit à des corps productifs. Défendre cette thèse, c'est lire Germinal non seulement comme un roman de la lutte des classes, mais comme une cartographie du genre dans la misère.
Dès la descente dans la fosse au début de la deuxième partie, Zola montre des femmes et des enfants attelés au même labeur épuisant que les hommes. La herscheuse Catherine Maheu, fille du mineur Maheu, pousse des berlines dans les galeries obscures depuis l'âge de dix ans. Son corps chétif, décrit avec la précision clinique du naturalisme, incarne la manière dont la mine consomme les générations sans distinction de sexe. La jeune femme est à la fois ouvrière et proie : Chaval, son compagnon brutal, exerce sur elle une domination physique qui prolonge, dans la sphère intime, la violence économique de la Compagnie. Le corps féminin devient ainsi le terrain où s'articulent les deux formes d'oppression que le roman met en scène.
Si Catherine représente la féminité broyée, la Maheude — épouse de Maheu et mère de sept enfants — en est le contrepoint tragique et héroïque. Zola la montre gérant la faim avec une rigueur qui confine au stoïcisme : chaque sou est compté, chaque repas négocié contre la survie collective. Dans la scène où elle se rend chez Maigrat, l'épicier, pour obtenir du crédit (partie II, chapitre I), la narration zolienne laisse entendre, sans jamais le nommer explicitement, que l'accès à la nourriture passe par une forme de servitude sexuelle tacite. Le silence du texte sur ce point est lui-même un procédé : ce que la décence bourgeoise ne dit pas, la situation économique l'impose. La Maheude incarne une résistance non spectaculaire, faite d'endurance quotidienne, avant de basculer dans la fureur collective lors de la grève.
L'épisode du cortège des femmes, au cœur de la partie V, est l'un des moments les plus puissants du roman. Zola décrit une foule féminine qui mutile le cadavre de Maigrat — l'épicier-prédateur — dans un geste à la fois symbolique et viscéral. La violence des femmes n'est pas présentée comme une folie irrationnelle : elle est la réponse logique et longtemps différée à des années d'humiliation. La formule que Zola prête à cette masse en mouvement, comparée à une marée montante
, relie explicitement la révolte féminine au titre du roman et à sa métaphore centrale du germe révolutionnaire. Les femmes ne suivent pas la grève — elles en sont, à cet instant, le moteur.
Zola insiste sur la maternité comme piège autant que comme force. La Maheude met au monde des enfants que la mine réclamera à son tour ; Philomène tousse du sang en allaitant. La fécondité, dans Germinal, n'est pas une promesse — c'est le mécanisme par lequel la misère se reproduit. Pourtant, c'est aussi cette continuité biologique qui donne au roman son élan final : lorsque Étienne Lantier quitte Montsou, c'est une vision de germination
qu'il emporte, celle d'une humanité qui survit malgré tout, portée en grande partie par ces femmes que la mine n'a pas réussi à éteindre tout à fait.