Dans Germinal (1885), Émile Zola suit la communauté minière de Montsou, dans le Nord de la France, depuis l'arrivée d'Étienne Lantier — un jeune ouvrier renvoyé de son précédent emploi — jusqu'à l'effondrement d'une grève qu'il a lui-même contribué à organiser. Le roman appartient au cycle des Rougon-Macquart et illustre la méthode naturaliste : Zola s'est documenté sur le terrain pour restituer avec précision les conditions de travail, les mécanismes économiques et la psychologie collective des mineurs.
La grève ne naît pas d'un coup : elle est le résultat d'une accumulation de griefs. La direction de la Compagnie des mines de Montsou impose une nouvelle réglementation sur le boisage — les mineurs doivent désormais poser eux-mêmes les étais de sécurité sans compensation salariale supplémentaire — ce qui revient concrètement à une baisse de salaire. Pour des familles qui survivent déjà à la limite du dénuement, cette mesure est insupportable. Étienne, qui a progressivement conquis la confiance des ouvriers en lisant des textes socialistes et en animant des réunions secrètes, convainc ses camarades que l'action collective est le seul levier possible face au capital.
La réunion clandestine dans la forêt de Vandame (partie IV du roman) est un moment charnière : des centaines de mineurs y débattent de la grève à venir. Zola y montre la diversité des positionnements politiques — Étienne prône un socialisme réformiste, Souvarine (un anarchiste russe) préconise la destruction pure et simple du système — et la fragilité d'une unité fondée davantage sur la colère que sur une stratégie cohérente.
Les premières semaines de grève sont portées par un élan de solidarité. Les mineurs cessent le travail, des caisses de secours circulent, et la Compagnie, qui pensait briser rapidement le mouvement, doit constater que les puits sont à l'arrêt. Mais la Compagnie dispose d'un avantage décisif : le temps. Elle sait que la faim finira par avoir raison de la résistance ouvrière là où les arguments ne suffiraient pas.
La dégradation est progressive et inexorable. Les familles épuisent leurs maigres économies, les enfants souffrent de malnutrition, et la solidarité initiale se fissure. Zola décrit avec une précision clinique la lente désintégration du corps social sous l'effet de la misère : les disputes entre voisins, la méfiance envers ceux qui seraient tentés de reprendre le travail, la honte des pères incapables de nourrir leur famille.
La violence éclate lors de l'épisode de la fosse Jean-Bart et de la marche des grévistes à travers le coron (partie V). La foule en colère saccage des installations, s'en prend à l'épicier Maigrat — figure de l'exploitation économique quotidienne — et la tension monte jusqu'à l'irréparable. Cet emballement collectif dépasse Étienne, qui réalise que la masse obéit à une logique qui lui échappe : ce que Zola appelle, dans une métaphore récurrente, la « bête » qui sommeille dans le peuple.
Face aux débordements, la Compagnie obtient le déploiement de l'armée. La fusillade de Montsou, au cours de laquelle des soldats tirent sur la foule de grévistes qui manifestent devant la fosse, constitue le tournant définitif. Plusieurs ouvriers sont tués, dont la jeune Cécile échappe de peu à la foule. Le sang versé ne galvanise pas le mouvement : il l'écrase. La répression militaire révèle l'impuissance de la grève face à un État qui protège les intérêts du capital.
Étienne lui-même est discrédité : une partie des mineurs le tient pour responsable de la violence et de ses conséquences. Son ascendant moral s'effrite au profit de Rasseneur, un ancien mineur devenu cabaretier, partisan d'une ligne plus modérée, ou de Souvarine, dont le nihilisme radical semble désormais la seule réponse cohérente à l'échec des voies pacifiques.
Le coup de grâce vient non de la Compagnie mais de l'intérieur même du mouvement. Souvarine, convaincu que la destruction est la seule révolution possible, sabote la nuit le cuvelage de la mine Voreux en sectionnant les boulons qui retiennent les parois contre les infiltrations d'eau. Lorsque les mineurs affamés reprennent finalement le travail — la grève s'est officiellement effondrée sous la pression économique —, la catastrophe se produit : la mine s'effondre, noyant plusieurs ouvriers dont Catherine, la jeune femme qu'Étienne aime, et Chaval, son rival. Étienne lui-même ne survit qu'après plusieurs jours piégé sous terre.
Le sabotage de Souvarine est emblématique de la contradiction centrale du roman : la destruction radicale, censée hâter la révolution, tue en premier lieu les ouvriers eux-mêmes. L'ennemi de classe est épargné ; c'est le peuple qui paie.
Zola ne réduit pas l'échec à des causes accidentelles. Il montre une série de déséquilibres structurels : la Compagnie dispose de réserves financières que les ouvriers n'ont pas ; l'État et l'armée sont du côté du capital ; les divisions politiques internes — réformisme, anarchisme, attentisme — empêchent toute stratégie unifiée. À cela s'ajoute le manque d'expérience organisationnelle des grévistes et l'isolement de Montsou par rapport aux autres bassins miniers, qui rend toute solidarité interprofessionnelle impossible.
Étienne quitte Montsou à la fin du roman, vaincu mais non détruit. Zola lui prête une dernière réflexion en entendant, sous ses pas, la terre qui frémit — image de la germination souterraine qui donne son titre au roman. L'échec de la grève n'est pas présenté comme une fin mais comme une étape dans un processus historique long : les graines sont semées, même si la moisson n'est pas pour maintenant.