Dans Le Misanthrope (1666), Molière peuple la cour de portraits satiriques où l'hypocrisie sociale règne en maître. Parmi eux, Arsinoé se distingue comme la figure de la fausse prude : une femme qui brandit la vertu comme un bouclier, mais dont chaque geste trahit les blessures d'un amour-propre insatisfait.
Arsinoé n'apparaît qu'à l'acte III, mais Molière la prépare longuement dans les conversations qui précèdent. Lorsqu'elle entre enfin chez Célimène — la jeune coquette veuve dont le salon attire tous les galants —, elle se présente comme une amie venue par devoir l'avertir de sa mauvaise réputation. Cette posture de bienfaitrice désintéressée est d'emblée démentie par le ton qu'elle emploie. Célimène lui retourne ses avertissements avec une politesse acérée, et l'échange révèle immédiatement la structure de la scène : sous les formes courtoises, c'est une joute entre deux rivales.
Le ressort dramatique du personnage repose sur le décalage entre le discours et le désir. Arsinoé se réclame constamment de la morale chrétienne et de la bienséance, affectant de plaindre les égarements de la société. Pourtant, ses interventions sont toujours orientées vers un intérêt précis : écarter Célimène et séduire Alceste, le misanthrope qui hante le salon. Molière formule ce paradoxe avec une précision redoutable à l'acte III, scène 5, lorsqu'Arsinoé, après avoir dénigré Célimène, propose à Alceste de lui révéler des preuves de l'infidélité de celle-ci. La vertu prétendue se met au service d'une manœuvre de séduction — ce qui invalide définitivement sa sincérité.
La célèbre réplique de Célimène à l'acte III, scène 4, résume ce mécanisme : Et l'on sait que ce soin pour votre réputation / N'est que jalousie et dépit qui vous fait agir
— vers qui déshabillent l'hypocrisie d'Arsinoé avec une franchise que les conventions du salon interdisent ordinairement.
Ce qui motive Arsinoé, c'est avant tout la jalousie d'une femme vieillissante face à la jeunesse triomphante de Célimène. Molière suggère discrètement cet écart d'âge pour expliquer la raideur moraliste de son personnage : la prude condamne les plaisirs qu'elle ne peut plus s'offrir. L'austérité devient alors une forme de revanche sur le monde, une manière de transformer en mérite ce que le temps a rendu nécessité. Arsinoé ne renonce pas au désir — elle le déplace vers Alceste, dont elle espère capter la sincérité brutale, croyant y trouver un appui contre ses rivales.
La scène où Arsinoé tente ouvertement de séduire Alceste (acte III, scène 5) constitue le moment le plus révélateur de sa trajectoire. Alceste la repousse avec sa rudesse habituelle, refusant toute ambiguïté. Ce rejet brutal achève de démystifier le personnage : privée de son masque de vertu et de ses espoirs amoureux, Arsinoé n'est plus qu'une femme blessée. Elle sort de la pièce sans avoir rien obtenu, ni la disgrâce de Célimène ni la faveur d'Alceste.
Arsinoé est l'exact pendant féminin des marquis ridicules que Molière place dans le même salon : comme eux, elle illustre la corruption des rapports humains par l'amour-propre. Mais là où les marquis sont simplement vaniteux, elle est dangereuse — parce qu'elle mobilise la morale au service de ses intérêts. En ce sens, elle concentre l'un des reproches centraux de la pièce : dans la société mondaine que dépeint Molière, la vertu elle-même est devenue un costume.