Le Misanthrope (1666) de Molière met en scène Alceste, un homme qui refuse toute complaisance dans un Paris mondain où la politesse masque la vérité. Oronte, noble de cour convaincu de ses dons littéraires, traverse la pièce comme un révélateur : il n'est là que quelques scènes, mais elles suffisent à cristalliser les tensions entre sincérité et hypocrisie sociale.
Dès son entrée à l'acte I, scène 2, Oronte s'impose avec une assurance toute mondaine. Il vient solliciter l'amitié d'Alceste — qu'il connaît à peine — avec une effusion qui sonne faux, déclarant vouloir nouer avec lui des liens privilégiés. Cette précipitation dans l'amitié est précisément ce qu'Alceste abhorre : on ne s'engage pas à la légère, et promettre son amitié en quelques phrases relève de la même superficialité que les compliments vides. Oronte ne le perçoit pas. Il est sincèrement convaincu d'accomplir un geste généreux, ce qui le rend d'autant plus comique — et d'autant plus représentatif d'une société où les formes ont remplacé les sentiments.
La scène du sonnet est le cœur de la caractérisation d'Oronte. Il lit à Alceste un poème de sa composition et attend des éloges. Molière place ici Alceste dans un piège parfait : mentir pour flatter, ou dire la vérité et blesser. Alceste choisit la vérité, avec une franchise que Philinte tente vainement de tempérer. Oronte récite ses vers avec une vanité transparente, multipliant les précautions oratoires feintes — il demande si l'on trouve cela bon, mais sa façon de poser la question indique qu'il n'attend qu'une confirmation. Lorsqu'Alceste, sans citer le nom mais de façon transparente, juge le sonnet médiocre et préférable à une vieille chanson populaire, Oronte se vexe immédiatement.
Molière formule la critique d'Alceste de façon mémorable : Franchement, il est bon à mettre au cabinet
(acte I, scène 2). Cette brutalité — « mettre au cabinet » signifiant ranger dans les toilettes — révèle moins le mauvais goût d'Oronte que l'impossibilité de la sincérité dans ce monde : la vérité, même juste, devient une offense impardonnable dès lors que la norme sociale exige la flatterie.
Ce qui est frappant dans la réaction d'Oronte, c'est qu'elle n'est pas seulement vexation passagère. Il porte plainte contre Alceste — l'affaire remonte aux maréchaux de France, chargés de régler les querelles entre gentilshommes. Cette escalade révèle la fragilité de l'amour-propre mondain : la moindre atteinte à la gloire personnelle devient une affaire d'honneur. Oronte n'est pas méchant ; il est fragile d'une façon que lui-même ne voit pas.
Oronte a aussi un rôle dans l'intrigue amoureuse : il est l'un des prétendants de Célimène, la coquette que courtise Alceste. Cette rivalité souligne que tous les hommes de ce milieu gravitent autour d'une même femme, dans un ballet de séduction où personne n'est vraiment sincère. Oronte n'est pas plus amoureux qu'il n'est vraiment poète ; il joue des rôles que la société lui offre.
Personnage secondaire en volume de texte, Oronte est en réalité central dans le propos de Molière. Il illustre que la vanité blessée est plus dangereuse que la médiocrité tranquille, et que le misanthrope, en refusant le jeu social, se condamne à l'isolement — non parce qu'il a tort, mais parce que la vérité, dans ce monde, n'a pas de place.