Au cœur du Misanthrope (1666), Molière place un personnage habité par une aspiration constante à fuir la société des hommes. Alceste, noble misanthrope épris d'une sincérité absolue, ne cesse de menacer de se retirer du monde pour échapper à ce qu'il juge l'hypocrisie universelle. Loin d'être un simple trait de caractère, ce motif de la retraite structure toute la pièce et en révèle les contradictions les plus profondes.
Dès la première scène, Alceste expose à son ami Philinte — personnage modéré qui incarne la politesse mondaine — son dégoût radical pour les conventions sociales. Il déclare vouloir fuir « tous les humains » et chercher un « désert » où vivre à l'écart (acte I, scène 1). La formule est saisissante : le « désert » n'est pas un lieu géographique précis mais une métaphore de l'isolement choisi, un espace imaginaire que construit Alceste en opposition à la Cour corrompue. Philinte lui répond avec ironie que fuir les hommes pour leur imperfection, c'est ignorer la nature humaine elle-même. D'emblée, Molière installe un débat : la retraite est-elle une posture morale ou une illusion ?
Ce qui frappe, c'est qu'Alceste ne part jamais. À chaque acte, il renouvelle sa menace de s'éloigner, mais quelque chose le retient — et ce quelque chose, c'est Célimène, jeune veuve coquette qu'il aime malgré lui. L'amour qu'il éprouve pour elle est la contradiction vivante de son idéal : comment prétendre mépriser le monde mondain et aimer en même temps la femme qui en est la figure la plus accomplie ? La retraite devient ainsi un désir perpétuellement repoussé, révélant qu'Alceste est moins détaché du monde qu'il ne le prétend. Molière construit ici un comique de caractère : le misanthrope est enchaîné à ce qu'il condamne.
C'est au dénouement (acte V, scène 4) que la retraite cesse d'être une menace pour devenir une décision. Après la trahison de Célimène — dont les lettres galantes destinées à plusieurs soupirants sont révélées publiquement — et l'injustice du procès qu'il a perdu, Alceste annonce son départ définitif. Il invite même Éliante, personnage raisonnable et sincère, à l'accompagner ; face à son refus, il confirme sa résolution solitaire. La retraite finale n'est donc pas une sagesse épanouie : elle est une fuite devant la défaite amoureuse et judiciaire autant qu'une révolte morale. Philinte, lui, choisit de rester dans le monde et d'y agir avec mesure — et c'est lui que Molière semble présenter comme le véritable « honnête homme » classique.
En faisant du désir de retraite un trait à la fois admirable et ridicule, Molière interroge les fondements du rigorisme moral. Alceste a raison de dénoncer l'hypocrisie ; mais sa solution — fuir plutôt que composer — est stérile. La retraite du monde, dans Le Misanthrope, n'est ni pure sagesse ni simple lâcheté : elle est le signe d'une incapacité à accepter la complexité du réel. En ce sens, le motif est moins une invitation à l'ascèse qu'un avertissement contre l'absolutisme moral, qui isole sans jamais réformer.