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Le Misanthrope
Classicisme Prose Bac

Comment Molière utilise-t-il les portraits satiriques des absents dans les scènes de salon du Misanthrope ?

Questions & réponses · Molière
Claire Beaumont
4 min de lecture · 28 September 2026

Le Misanthrope (1666) se déroule pour l'essentiel dans un salon parisien — celui de Célimène, jeune veuve coquette entourée de prétendants. Molière y fait de la conversation mondaine, et notamment de la pratique du portrait satirique, un véritable sujet dramatique. Peindre les absents, c'est l'occupation favorite de ce microcosme : mais loin d'être un simple divertissement, ces tableaux révèlent la mécanique intérieure de chaque personnage.

Un exercice mondain transformé en arme dramatique

Au XVIIe siècle, le portrait littéraire est un genre à la mode dans les salons précieux — on pense aux Portraits réunis par la Grande Mademoiselle. Molière s'empare de cette pratique pour en montrer l'envers. Dans la grande scène des portraits de l'acte II (scène 4), Célimène dresse, à la demande des marquis Acaste et Clitandre, une galerie de personnages absents. Elle y excelle : ses portraits sont incisifs, drôles, cruels. Elle croque un homme dont les silences pesants exaspèrent son entourage, un autre dont la prétention au bel esprit ne résiste pas à l'examen, une femme dont la dévotion suspecte cache mal les ambitions terrestres.

La virtuosité de Célimène dans cet exercice n'est pas anodine : elle lui permet de tenir ses prétendants en haleine, de les flatter par l'exclusion des autres et de régner sur son salon. Médire des absents, c'est, pour elle, une forme de séduction et de pouvoir. Molière montre ainsi que le portrait satirique mondain n'est jamais innocent : il cimente des alliances provisoires entre ceux qui rient ensemble aux dépens d'un tiers.

Alceste, spectateur révolté

Face à ce spectacle, Alceste — amoureux de Célimène malgré ses principes — réagit par une indignation qui le rend lui-même comique. Il proteste, dénonce la médisance, mais ne quitte pas le salon. Pis : il finit par s'y associer, poussé par les marquis à donner son avis sur les mêmes absents. Cette contradiction est le cœur de la satire moliéresque : celui qui prétend refuser le jeu social y participe malgré lui. Alceste incarne la dénonciation du mensonge mondain, mais son amour pour Célimène l'y enchaîne.

Molière utilise ce décalage pour produire un comique de situation : plus Alceste s'emporte contre l'hypocrisie environnante, plus il apparaît lui-même prisonnier de ses propres contradictions. Le spectateur rit d'Alceste autant qu'il lui donne raison.

Des portraits qui retournent sur leurs auteurs

La mécanique satirique de Molière repose sur un principe de retournement : peindre les défauts des autres, c'est exhiber les siens. Lorsque les marquis Acaste et Clitandre sollicitent Célimène, ils révèlent leur propre vanité et leur goût du commérage. Lorsque Célimène s'exécute brillamment, elle confirme la justesse du jugement d'Alceste sur la corruption des mœurs mondaines — tout en s'y révélant elle-même complice.

Ce retournement culmine à l'acte V, lorsque les lettres de Célimène sont rendues publiques. Les portraits qu'elle a adressés à différents correspondants — chacun contenant des moqueries sur les autres — sont lus à voix haute devant ceux qu'ils visent. Ce qui était le divertissement privé du salon devient une catastrophe sociale : la même pratique qui faisait la gloire de Célimène provoque sa ruine. Molière boucle ainsi la logique satirique de la pièce : la médisance, portée à son terme, se détruit elle-même.

Une satire du classicisme sur lui-même

Il faut noter que les personnages croqués dans les portraits de Célimène ne sont jamais nommés de façon à les identifier avec précision hors du salon : ils sont des types autant que des individus. Molière travaille dans la tradition classique de la comédie de caractères, où chaque silhouette satirique vaut pour une catégorie de défauts humains — la vanité, le pédantisme, la fausse dévotion. En insérant ces types dans des portraits oraux prononcés sur scène, il double la satire : il y a la satire dans la pièce (Célimène se moque de ses contemporains) et la satire par la pièce (Molière se moque de ceux qui pratiquent cet art de la médisance).

Les scènes de salon du Misanthrope font ainsi du portrait satirique bien plus qu'un procédé comique : elles en font le révélateur d'une société fondée sur l'apparence et la dissimulation, où la vérité n'est dite que sur les absents, et encore — seulement pour séduire ceux qui sont là.

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