La scène du sonnet, qui occupe une grande partie de l'acte I, scène 2, est l'une des plus célèbres du Misanthrope (1666). Elle introduit un troisième personnage dans la pièce — Oronte, gentilhomme vaniteux et soucieux de son image — et plonge immédiatement le spectateur au cœur du conflit central : faut-il dire la vérité coûte que coûte, ou adapter ses jugements aux convenances sociales ?
Oronte arrive pour solliciter l'amitié d'Alceste et lui tend, en gage de confiance, un sonnet qu'il vient de composer. Alceste, dont le rigorisme moral est posé dès l'ouverture de la pièce, se retrouve aussitôt dans une position inconfortable : il sait que son jugement sera sincère, et que la sincérité risque de blesser. Philinte, l'ami raisonnable et conciliant, lui a déjà reproché son intransigeance et va s'empresser de lui souffler discrètement de ménager son interlocuteur.
Avant même de commencer sa lecture, Oronte multiplie les précautions oratoires et les fausses modestines : il prétend ne pas attacher d'importance à son poème, tout en signalant clairement qu'il en est satisfait et qu'il attend des compliments. Cette posture de vanité déguisée en humilité est en elle-même une source de comique.
Le sonnet qu'Oronte récite est un poème galant dans le goût précieux de l'époque — une déclaration d'amour adressée à une belle indifférente, pleine de métaphores convenues sur l'espoir et la mort. Alceste tente d'abord de temporiser : il émet des réserves progressives, ponctuées de formules du type je ne dis pas cela
, cherchant à adoucir un verdict qu'il ne peut pas, par nature, retenir.
La mécanique comique repose précisément sur ce décalage entre ses efforts pour être diplomate et son incapacité constitutive à mentir. Ses précautions oratoires sont si transparentes qu'elles deviennent immédiatement lisibles pour le spectateur — et blessantes pour Oronte, qui comprend fort bien où Alceste veut en venir.
Acculé, Alceste finit par opposer au sonnet précieux une vieille chanson populaire qu'il cite en exemple, dont la simplicité et la sincérité lui paraissent infiniment supérieures aux raffinements convenus du poème d'Oronte. Ce renversement de valeur est comique et significatif : Alceste fait l'éloge du naturel contre l'artifice, du vrai sentiment contre la pose sociale.
Cette confrontation révèle en creux l'un des paradoxes du personnage : Alceste, qui déteste la flatterie, n'est lui-même pas exempt d'une certaine absolutisme du goût. Il ne supporte pas les compromis, y compris en matière esthétique.
Au-delà du rire, cette scène pose une question que Le Misanthrope ne cessera de reprendre : la sincérité absolue est-elle compatible avec la vie en société ? Alceste sort de l'échange avec l'inimitié déclarée d'Oronte — exactement ce qu'il voulait éviter. La vertu poussée à l'extrême devient elle-même une forme d'inadaptation sociale, voire une violence. Molière ne condamne pas Alceste, mais il le montre intenable, ce qui est bien plus dérangeant qu'une simple caricature.