La querelle entre le Comte de Gormas et Don Diègue constitue le déclencheur de toute l'action du Cid. Elle occupe la scène 3 de l'acte I et produit le soufflet — la gifle — qui met en branle le conflit entre honneur et amour au cœur de la tragédie.
Tout commence par une décision du roi de Castille : il désigne Don Diègue, noble vieillissant et père de Rodrigue, comme gouverneur du jeune infant. Le Comte de Gormas, père de Chimène — la bien-aimée de Rodrigue — s'estime, lui, bien plus digne de cette charge. Il est à l'apogée de sa puissance militaire, couvert de victoires récentes, et considère Don Diègue comme un homme dont la gloire appartient au passé. Cette nomination est donc vécue par le Comte comme une injustice, voire une humiliation.
Lorsque Don Diègue et le Comte se retrouvent en présence l'un de l'autre, la tension monte rapidement. Don Diègue tente d'abord une attitude conciliatrice, évoquant même la possibilité d'unir leurs deux familles par le mariage de Rodrigue et de Chimène, espérant ainsi apaiser la rivalité. Mais le Comte refuse cette main tendue : il persiste dans son orgueil blessé et multiplie les propos méprisants envers son interlocuteur, lui reprochant en substance que son âge et sa décrépitude le rendent indigne de la faveur royale.
La dispute dégénère rapidement. Incapable de contenir sa colère, le Comte gifle Don Diègue — geste d'une violence symbolique extrême dans le code de l'honneur aristocratique de l'époque. Ce soufflet est bien plus qu'une offense physique : il efface publiquement la réputation de Don Diègue et souille l'honneur de toute sa lignée.
La réponse immédiate de Don Diègue est révélatrice de son drame personnel : il tente de dégainer son épée pour répliquer sur-le-champ, mais le Comte lui arrache ou maîtrise son arme sans peine, soulignant ainsi la faiblesse physique du vieillard. Don Diègue se retrouve seul, désarmé et humilié, sans pouvoir laver lui-même l'affront qu'il vient de subir. C'est dans ce moment d'impuissance totale que réside toute la cruauté de la situation : l'honneur exige réparation, mais le corps ne peut plus l'assurer.
Resté seul, Don Diègue prononce un monologue célèbre dans lequel il déplore sa vieillesse, cette « vieillesse ennemie » qui le prive des moyens de défendre son honneur. Il évoque le poids de ses années de gloire, désormais dérisoires face à cet instant d'humiliation. C'est dans ce même monologue qu'il prend sa décision : seul son fils Rodrigue peut et doit venger l'affront à sa place.
Lorsque Rodrigue paraît, Don Diègue lui remet son épée et lui révèle la situation, le poussant à provoquer le Comte en duel. Cette transmission de l'arme est un geste fort : le père passe le relais à son fils, lui confiant à la fois l'honneur familial et la responsabilité d'un acte qui va déchirer Rodrigue, puisque le Comte est précisément le père de la femme qu'il aime.
La querelle entre le Comte et Don Diègue n'est pas seulement un épisode violent : elle installe d'emblée les deux valeurs qui structurent toute la pièce, l'amour et l'honneur, en opposition irréductible. Rodrigue ne peut ni fuir le duel sans se déshonorer, ni l'accepter sans anéantir ses chances d'épouser Chimène. Corneille construit ainsi, dès les premières scènes, une impasse tragique dont le reste de la pièce explorera les différentes issues possibles.