Dans Le Cid (1637), Pierre Corneille fait de la vengeance bien plus qu'un ressort dramatique : elle est la loi invisible qui gouverne la noblesse, l'obligation qui transforme l'amour en obstacle et le fils en bourreau malgré lui. Réparer l'offense reçue n'est pas un choix — c'est un impératif d'identité sociale et morale dont l'accomplissement coûte précisément ce qu'on tient le plus à préserver.
Tout part d'un geste d'humiliation : Don Diègue, père de Rodrigue, reçoit un soufflet de la main du Comte (Don Gomès, père de Chimène, la bien-aimée de Rodrigue) à la suite d'une dispute sur la nomination d'un gouverneur pour l'Infant. Ce soufflet — offense physique et publique — est dans le code de l'honneur nobiliaire une blessure irréparable tant qu'elle n'est pas lavée par le sang. Incapable de se battre lui-même en raison de son grand âge, Don Diègue remet son épée à Rodrigue avec une injonction qui résume l'économie entière de l'honneur : venger ou mourir d'infamie. La tragédie naît ici : le père désigne son fils comme instrument de la réparation, et ce faisant, le condamne à détruire son propre bonheur.
Le monologue de Rodrigue à l'acte I, scène 6 — les fameuses stances — est le lieu où Corneille donne toute son épaisseur au thème. Rodrigue n'est pas un vengeur froid : il mesure ce que l'accomplissement du devoir lui coûte. Venger son père, c'est perdre Chimène ; ne pas le venger, c'est se perdre lui-même, devenir indigne de l'amour de Chimène par cette même lâcheté. Le paradoxe est formulé avec une netteté presque géométrique : Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père ; / J'attire en me vengeant sa haine et sa colère
(I, 6). L'alternative est sans issue — et c'est précisément cette impasse qui fait du personnage un héros cornélien : il choisit l'honneur, c'est-à-dire la voie la plus douloureuse.
La mort du Comte inverse la situation sans la résoudre : Chimène devient à son tour l'obligée de la vengeance. Elle réclame justice au Roi avec une constance qui frappe les spectateurs, non par haine de Rodrigue — elle continue de l'aimer — mais parce que son honneur de fille lui impose la même logique que celle qui a conduit Rodrigue à tuer. La symétrie est parfaite et cruelle : les deux amants sont prisonniers du même code. Chimène le dit elle-même, dans une formule qui condense toute la tension de la pièce : Je sais ce que je suis, je sais ce qu'il m'a pris
— la conscience de soi passe par l'obligation de venger, non par le sentiment.
Corneille dénoue ce nœud en déplaçant la réparation sur le plan collectif. En repoussant les Maures lors d'une attaque nocturne, Rodrigue accomplit un exploit qui le transfigure en héros national — c'est le moment où le surnom « le Cid » lui est donné par les ennemis vaincus eux-mêmes. La gloire guerrière ne répare pas à proprement parler l'offense initiale, mais elle élève Rodrigue à un rang où le Roi peut intervenir, imposer un duel judiciaire puis, finalement, différer le mariage plutôt que l'interdire. La vengeance privée se fond dans le service de l'État : c'est la solution politique — et peut-être morale — que propose Corneille à une équation que le seul code de l'honneur ne saurait résoudre.
Ce trajet — de l'offense au duel, du duel à la guerre, de la guerre à une paix suspendue — révèle la thèse profonde de la pièce : la vengeance est indispensable à l'honneur noble, mais elle est aussi stérile si elle reste enfermée dans la sphère privée. C'est en la dépassant, en la convertissant en vaillance au service du royaume, que Rodrigue trouve une issue qui, sans effacer la douleur, lui donne un sens.