Lorsque le rideau tombe sur Le Cid (1637), Corneille laisse ses spectateurs dans un état d'inconfort remarquable. La pièce ne se conclut pas sur un mariage triomphant ni sur un refus catégorique — elle suspend le dénouement dans le temps, renvoyant à plus tard une résolution que la morale classique exigerait pourtant de trancher.
Au dernier acte, Rodrigue — surnommé « le Cid » après sa victoire contre les Maures — a déjà accompli plusieurs exploits décisifs : il a vengé l'honneur de son père Don Diègue en tuant le Comte de Gormas (père de Chimène), puis il a sauvé le royaume en repoussant l'attaque nocturne des Maures sur Séville. Chimène, qui aime Rodrigue mais réclame justice pour son père mort, a accepté qu'un champion combatte en duel pour elle : Don Sanche devait tuer Rodrigue et ainsi lui offrir la vengeance qu'elle demande. Or Rodrigue désarme Don Sanche sans le tuer, et Chimène, croyant un instant son amant mort, laisse éclater sa douleur — révélant involontairement l'amour qu'elle n'a cessé de combattre.
Le roi Don Fernand intervient alors pour trancher. Il reconnaît la valeur de Rodrigue, juge que le temps doit apaiser la douleur de Chimène, et ordonne que le mariage ait lieu — mais pas immédiatement. Rodrigue partira d'abord guerroyer, afin que le délai permette à l'honneur de Chimène de ne pas paraître trop brutalement sacrifié. La pièce se clôt sur cet ajournement, avec l'injonction faite à Chimène d'espérer.
L'ambiguïté tient d'abord au consentement réel de Chimène. Tout au long de la pièce, elle incarne un dilemme cornélien exemplaire : l'amour qu'elle éprouve pour Rodrigue et le devoir filial qui lui impose de poursuivre son père en justice sont deux exigences également absolues. À la fin, ni l'une ni l'autre n'est vraiment satisfaite. Elle n'obtient pas la mort de Rodrigue, mais elle n'accepte pas non plus librement le mariage — c'est le roi qui décide pour elle. Le dénouement est donc imposé de l'extérieur, par l'autorité monarchique, et non résolu intérieurement par les personnages.
L'ambiguïté est ensuite morale et sociale. Pour le public du XVIIe siècle, l'idée qu'une fille épouse l'assassin de son père heurtait profondément le sens de l'honneur familial. C'est précisément ce scandale qui alimenta la célèbre Querelle du Cid : l'Académie française, dans ses Sentiments sur le Cid (1638) rédigés à la demande de Richelieu, reprocha à Corneille d'avoir bâti une fin « ni tout à fait heureuse ni tout à fait malheureuse » et de proposer un mariage que la bienséance rendait choquant. Chimène fut jugée peu vertueuse pour consentir — même sous la contrainte — à une telle union.
Il y a enfin une ambiguïté dramaturgique. Le mariage promis n'a pas lieu sur scène, et rien ne garantit qu'il aura jamais lieu. Rodrigue repart au combat : il peut mourir. Chimène peut continuer à résister. Le « dénouement » est en réalité une ouverture — une technique inhabituelle dans la tragédie classique, qui préfère les résolutions nettes. Certains critiques ont vu dans cet ajournement un refus de choisir entre la logique de la tragi-comédie (le genre que Corneille revendiqua d'abord pour Le Cid) et celle de la tragédie pure.
Cette fin indécise reflète la position de la pièce à la charnière de deux esthétiques. Le baroque, qui dominait les années 1620-1630, assumait les dénouements mouvementés et les situations moralement troubles. Le classicisme naissant, lui, exigeait clarté, bienséance et vraisemblance. Le Cid appartient aux deux mondes à la fois : il conserve l'intensité émotionnelle et la complexité morale du baroque, tout en s'orientant vers la rigueur des unités et la langue épurée du classicisme. La fin ambiguë est peut-être le signe le plus visible de cette tension fondatrice, qui fait de la pièce une œuvre de transition irréductible à une seule catégorie.