Tout commence par une rivalité entre deux pères. Don Diègue, vieux gentilhomme castillan comblé d'honneurs, vient d'être nommé gouverneur du Prince — une charge que le Comte de Gormas, père de Chimène, estimait lui revenir de droit. Blessé dans son orgueil, le Comte insulte Don Diègue et, lorsque la dispute s'envenime, le gifle. Pour un noble de cette époque, recevoir un soufflet sans le laver dans le sang de l'offenseur signifiait perdre toute dignité sociale et morale — non seulement pour soi, mais pour les siens.
Don Diègue, trop vieux pour manier l'épée lui-même, se tourne vers son fils unique. Il lui remet son épée et lui demande de restaurer l'honneur familial en tuant le Comte. La charge est écrasante : Rodrigue doit tuer le père de la jeune femme qu'il aime et qu'il s'apprête à épouser.
La scène la plus célèbre de la pièce est précisément le monologue de Rodrigue — les stances de l'acte I — dans lequel il expose son déchirement intérieur. D'un côté, refuser de venger son père serait trahir sa noblesse, se couvrir de honte et trahir Don Diègue qui a tout fondé sur lui. De l'autre, venger son père en tuant le Comte, c'est briser l'amour de Chimène et rendre impossible tout avenir commun.
Corneille construit ce conflit de façon rigoureusement symétrique : chaque argument en faveur de l'amour trouve son exact pendant dans l'argument de l'honneur. Rodrigue comprend rapidement, cependant, que les deux branches du dilemme ne sont pas équivalentes. Renoncer à l'honneur ferait de lui un homme indigne — indigne d'être noble, indigne d'être aimé de Chimène elle-même. Venger son père est donc, paradoxalement, la seule façon de rester l'homme que Chimène pourrait aimer, même si cette vengeance la prive de lui.
Pour comprendre le choix de Rodrigue, il faut replacer la pièce dans sa conception de l'honneur aristocratique. Dans l'univers du Cid, l'honneur n'est pas une valeur purement intérieure : il est social, visible, et transmissible. Un père dont l'offense reste impunie jette l'opprobre sur tous ses descendants. Rodrigue ne venge pas seulement une blessure personnelle de Don Diègue : il préserve la réputation et la valeur symbolique de toute sa famille aux yeux de la cour et du roi.
C'est également en ce sens que la tragédie cornélienne se distingue de la simple vengeance passionnelle. Rodrigue n'agit pas par colère ou par haine du Comte. Il agit par sens du devoir, en pleine conscience du prix à payer. Cette lucidité — choisir le sacrifice en sachant exactement ce que l'on sacrifie — est au cœur de l'héroïsme cornélien.
Le meurtre du Comte ne clôt pas le problème : il en ouvre un nouveau, symétrique. Chimène, à son tour, se trouve dans l'obligation d'honneur de réclamer la mort de Rodrigue auprès du roi — même si elle l'aime toujours. Les deux jeunes gens se retrouvent enfermés dans la même logique implacable, chacun contraint par les mêmes codes qui les ont réunis. La décision de Rodrigue à l'acte I est donc le ressort dramatique central de toute la pièce : elle transforme un conflit entre pères en une tragédie de l'amour impossible.