Dans Le Cid (1637) de Pierre Corneille, les Maures n'apparaissent jamais directement sur scène. Leur attaque contre Séville et la victoire de Rodrigue nous sont rapportées après coup, principalement dans le long récit que Rodrigue adresse à Chimène à l'acte IV — le célèbre « récit de la bataille ». Ce choix dramaturgique est significatif : conforme à la bienséance classique, qui proscrit les scènes de violence physique devant le public, il concentre toute l'attention sur les effets moraux et politiques de l'exploit plutôt que sur sa dimension spectaculaire.
Au moment où les Maures débarquent, Rodrigue se trouve dans une situation désespérée. Il vient de tuer Don Gomès, père de Chimène, la femme qu'il aime, pour venger l'honneur de son propre père Don Diègue, souffleté publiquement par le Comte. Il est donc à la fois coupable d'un meurtre aux yeux de la loi et de la justice que réclame Chimène, et incapable de renoncer à l'amour qu'il lui porte. L'invasion maure surgit comme une aubaine tragique : elle offre à Rodrigue la possibilité de mourir glorieusement — ou de renaître différemment.
Rodrigue rassemble lui-même un groupe de volontaires et prend l'initiative de l'attaque nocturne, sans attendre un ordre royal. Ce détail est important : il agit de sa propre autorité, par patriotisme spontané autant que par désir d'une mort honorable. C'est ce mélange de témérité et de dévouement qui donne à sa victoire une dimension extraordinaire.
Avant la bataille, Rodrigue est un jeune homme de haute noblesse, mais un meurtrier que la loi devrait châtier et que Chimène est tenue de poursuivre. Après la bataille, il est le défenseur de la Castille entière. Le roi Don Fernand l'accueille en lui donnant le surnom de « le Cid » — mot d'origine arabe signifiant « seigneur » ou « maître » — titre que ses propres ennemis vaincus lui auraient accordé en signe de respect. Ce surnom, qui fournit d'ailleurs son titre à la pièce, résume à lui seul le renversement opéré.
Cette élévation place le roi dans une position délicate. Condamner Rodrigue reviendrait à priver le royaume de son meilleur défenseur et à frapper d'ingratitude le héros qui vient de le sauver. Don Fernand le dit explicitement : la Castille a besoin de Rodrigue. La raison d'État entre ainsi en conflit direct avec les exigences de la justice privée qu'incarne la demande de Chimène. Le roi temporise, ajourne, cherche des solutions qui évitent l'irréparable.
L'épisode des Maures illustre parfaitement ce que les critiques appellent le dilemme cornélien : la confrontation entre plusieurs systèmes de valeurs — l'honneur familial, l'amour, le devoir envers l'État — dont aucun ne peut être sacrifié sans perte irrémédiable. La victoire militaire ne résout pas le problème moral de la pièce ; elle le déplace et l'intensifie. Chimène continue de réclamer justice, même en aimant Rodrigue, même en sachant qu'il est devenu le héros national. Cette tension entre la gloire publique du héros et la souffrance privée de Chimène constitue le ressort dramatique des derniers actes.
En ce sens, les Maures fonctionnent dans la pièce comme un révélateur : ils exposent ce que vaut vraiment Rodrigue — sa valeur guerrière, son sens du sacrifice, son rapport à la mort et à l'honneur — tout en rendant la situation encore plus insoluble. Plus Rodrigue est grand, plus la tragédie de Chimène s'approfondit.