Eugénie Grandet (1833) met en scène la vie étouffante d'une famille provinciale de Saumur sous la domination absolue du père, Félix Grandet, tonnelier enrichi devenu l'homme le plus fortuné de la région. Balzac en fait bien plus qu'un simple avare de comédie : Grandet est la figure même de l'argent érigé en système de pensée, une volonté sans affect qui dévore tout ce qu'elle touche.
La première présentation du personnage repose sur un paradoxe visuel. Le narrateur décrit un homme à l'allure fruste, vêtu modestement, habitant une maison délabrée — rien, en apparence, qui trahisse sa fortune colossale. Cette discordance entre la richesse réelle et l'apparence misérable n'est pas naïveté mais stratégie : Grandet comprend instinctivement que montrer sa fortune, c'est l'exposer. Son bégaiement lui-même, présenté comme un défaut naturel, est en réalité une arme rhétorique ; Balzac précise qu'il se servait de ce bégaiement, de cette surdité simulée, de ces longs discours, pour s'amuser de ceux avec qui il traitait
(chapitre I). Le bégaiement feint ralentit la négociation, désarçonne l'interlocuteur et laisse à Grandet le temps de calculer. Le corps lui-même est devenu instrument de domination économique.
Ce qui rend Grandet fascinant — et terrifiant — c'est l'absence totale d'une vie intérieure distincte de l'argent. Il n'est pas l'avare classique qui souffre de son vice ; il ne perçoit tout simplement pas le monde autrement qu'en termes de valeur monétaire. Lorsque sa femme est mourante, sa seule préoccupation est de ne pas engager de frais inutiles. Lorsqu'il apprend la ruine de son frère parisien, sa réaction mêle une feinte commisération et un calcul immédiat sur les successions à venir. Balzac écrit qu'il regardait l'or comme les autres hommes regardent Dieu
(chapitre I) — formule qui dit tout : l'or n'est pas un moyen, c'est une fin absolue, une transcendance profane.
Dans la maison Grandet, l'autorité du père ne se discute pas. Madame Grandet, femme résignée et effacée, a depuis longtemps renoncé à toute volonté propre. Eugénie, la fille, est maintenue dans une ignorance totale de sa propre fortune, comme si la savoir riche risquait de lui donner un désir d'autonomie. La relation entre père et fille constitue le ressort tragique du roman : Grandet aime Eugénie à sa manière, mais cet amour ne peut s'exprimer que dans la logique de la possession. Quand Eugénie donne sa cassette d'or à son cousin Charles, la colère de Grandet est celle d'un propriétaire spolié, non d'un père blessé. Tout est à moi ici
(chapitre IV), lance-t-il — phrase qui résume l'équation de son existence : l'amour paternel et la propriété sont, pour lui, un seul et même sentiment.
Balzac ne peint pas Grandet comme un monstre exceptionnel mais comme un produit logique de son époque. Enrichi pendant la Révolution en achetant des biens nationaux à vil prix, il a compris avant tous que la société post-révolutionnaire serait régie par le capital, non par la naissance ni la vertu. En ce sens, son évolution au fil du roman n'est pas une dégradation morale progressive — il n'y a rien à dégrader — mais une confirmation implacable d'un principe déjà pleinement formé dès la première page. Sa mort, survenue alors qu'il tente encore de saisir le crucifix doré du prêtre, est l'image la plus dense du roman : même à l'agonie, le réflexe de l'accaparement l'emporte sur tout.