Dans Eugénie Grandet (1833), Balzac construit une fiction où le temps n'avance pas : il s'accumule. L'avarice du père Grandet n'est pas seulement une passion pour l'or — c'est une volonté de figer le monde, de suspendre toute dépense, tout élan, toute vie. Le temps et l'immobilité fonctionnent ainsi comme le véritable régime de la maison Grandet, et c'est Eugénie qui en paie le prix le plus élevé.
Dès les premières pages, la description de la demeure des Grandet à Saumur installe le motif de l'immobilité. Balzac présente une maison « froide, silencieuse, secrète » (chapitre I), dont les pièces sont quasi inchangées depuis des décennies. Les meubles, les habitudes, les repas — tout obéit à un calendrier immuable que le père Grandet a décrété une fois pour toutes. Cette description n'est pas un simple décor réaliste : elle signale que l'espace lui-même est régi par la même loi que l'argent, la thésaurisation. Rien ne circule, rien ne se renouvelle. Balzac écrit que la vie des habitants « s'écoulait sans bruit, sans désir, sans agitation » (chapitre I) — formule qui dit tout : l'existence y est vidée de son mouvement propre.
Félix Grandet exerce sur le temps un pouvoir presque métaphysique. C'est lui qui allume le feu, qui distribue le sucre, qui décide quand on mange et quand on dort — autant de gestes par lesquels il s'arroge le contrôle du quotidien. La célèbre scène de la bougie (chapitre II), où il compte les chandelles et interdit qu'on en brûle une de trop, révèle que même la lumière — image traditionnelle du temps qui passe — est rationnée. Grandet ne lutte pas contre le temps : il le possède, comme il possède ses pièces d'or. Sa mort, longuement différée, confirme cette logique : jusqu'au dernier souffle, il surveille les actes de sa fille, tendant la main vers le crucifix en or comme s'il voulait encore thésauriser (chapitre VI). Le mourir lui-même est retardé, tordu, réduit à un geste d'appropriation.
Face à ce père qui immobilise tout, Eugénie connaît un seul instant de mouvement véritable : l'arrivée de son cousin Charles Grandet, venu annoncer la ruine de son père (chapitre III). Charles introduit dans la maison figée ce que Balzac appelle « le luxe, la jeunesse, la vie » — trois substantifs qui mesurent exactement ce dont Eugénie est privée. L'amour qu'elle éprouve alors est le seul élan de son existence ; elle y consacre son or — symbole fort — pour aider Charles à partir. Mais le départ de Charles ne libère pas Eugénie : il la laisse dans une attente qui dure des années, transformant l'instant de vie en nouvelle forme d'immobilité. Quand Charles revient marié et indifférent (chapitre VIII), le temps s'était bien écoulé pour lui ; pour Eugénie, il s'était arrêté au jour du départ.
Balzac relie ce thème à sa critique de la province et de la bourgeoisie de Restauration. Saumur tout entière vit dans la répétition : les mêmes familles, les mêmes soirées, les mêmes ambitions matrimoniales décrites avec ironie dès le chapitre I. L'immobilité n'est pas un accident familial — c'est la loi sociale de la province, que Grandet radicalise jusqu'à la caricature. Eugénie, héritière colossale mais seule, finit par rejouer le schéma paternel : elle accumule, elle renonce, elle survit. Balzac clôt le roman sur le portrait d'une femme « condamnée au bonheur » des dévotes et des pauvres (chapitre VIII), formule paradoxale qui dit que même la générosité peut devenir une forme d'immobilité lorsqu'elle remplace toute autre vie.