Dans Eugénie Grandet (1833), Balzac peuple la maison sombre de Saumur de personnages enserrés dans la même logique d'avarice. Nanon, servante des Grandet depuis trente-cinq ans, pourrait n'être qu'un figurant dévoué. Elle est bien davantage : un révélateur des rapports de pouvoir et d'affection qui traversent le roman, et une énigme morale que Balzac laisse délibérément ouverte.
Dès son introduction, Balzac refuse à Nanon la grâce ordinaire des personnages de comédie. Il la décrit comme une femme à la stature de grenadier, au visage marqué par la variole, dotée d'une force brute qui l'a rendue inemployable ailleurs — ce qui explique pourquoi elle a trouvé refuge chez Grandet. Cette laideur revendiquée n'est pas un détail anecdotique : elle signale que Nanon n'a aucune valeur sur le marché matrimonial ou domestique ordinaire, et que sa loyauté envers son maître naît d'une dette de survie autant que d'un attachement sincère. Balzac établit ainsi, dès la première page qui lui est consacrée, que le dévouement peut être le produit de la nécessité autant que de la vertu.
Nanon est à la fois complice et victime. Elle exécute sans broncher les ordres de Grandet — surveiller les provisions, rationner le sucre, épier les visiteurs — avec une efficacité qui en fait le bras armé de l'avarice domestique. Balzac indique qu'elle reçoit pour seul salaire soixante francs par an, somme dérisoire que le vieux tonnelier lui présente comme une générosité. Ce décalage entre le service rendu et la rétribution reçue est l'une des ironies les plus acérées du roman : Nanon croit être bien traitée parce qu'elle n'a jamais connu mieux. Sa reconnaissance envers Grandet n'est pas fausse — elle est sincèrement acquise — mais elle repose sur une ignorance de sa propre exploitation.
Pourtant, Nanon n'est pas dépourvue de discernement affectif. C'est elle qui protège Eugénie lors de l'épisode de la punition infligée par le père — quand Grandet, furieux qu'Eugénie ait offert son or à Charles Grandet, son cousin venu quêter l'hospitalité familiale, enferme sa fille dans sa chambre et lui impose un régime de pain et d'eau. Nanon contourne les ordres, glisse de la nourriture, tient compagnie à la jeune femme. Dans cette scène, sa désobéissance silencieuse révèle que sa loyauté va d'abord à l'humain vulnérable plutôt qu'au maître puissant.
À la fin du roman, Nanon épouse le grand Cornoiller et obtient une position sociale stable. Ce dénouement, que Balzac signale rapidement, est significatif : Nanon accède à ce qu'Eugénie n'aura jamais — un mari choisi, une vie conjugale réelle, une reconnaissance sociale modeste mais concrète. Le paradoxe est saisissant : la servante laide et pauvre connaît une forme d'accomplissement ordinaire que la riche héritière, prisonnière de sa fortune, ne pourra jamais atteindre.
Nanon fonctionne dans le roman comme un miroir inversé d'Eugénie. Là où Eugénie est belle, riche et prisonnière, Nanon est laide, pauvre et, finalement, libre. Toutes deux sont soumises à l'autorité de Grandet, mais Nanon en sort par le bas — par le mariage populaire — quand Eugénie en sort par le haut — par l'héritage — sans que cette fortune lui apporte le bonheur. Balzac se sert de ce contraste pour suggérer que la richesse n'est pas une condition de l'épanouissement, et que l'avarice empoisonne ceux qu'elle enrichit bien plus sûrement que ceux qu'elle laisse dans le dénuement.