Dans Eugénie Grandet (1833), Balzac donne à l'avarice un statut exceptionnel : elle n'est pas le simple travers d'un personnage pittoresque, mais une passion au sens classique du terme — une force qui asservit l'individu et détruit autour de lui tout ce qu'elle touche. Le père Grandet, tonnelier devenu l'homme le plus riche de Saumur, incarne cette démesure avec une cohérence que Balzac construit scène après scène, faisant de l'or le véritable protagoniste du roman.
Dès les premières pages, le narrateur présente Grandet non comme un avare ordinaire, mais comme un être dont toute l'intelligence s'est cristallisée autour de l'accumulation. Balzac décrit ses spéculations sur les bois, les rentes et les vignes comme autant de manœuvres instinctives, presque animales : Son regard prenait alors une expression fixe, avide, effrayante
(chapitre I). Le verbe « prenait » signale une transformation physique — l'homme disparaît derrière la passion, le visage devient masque de convoitise. Cette animalité du désir d'or revient comme un leitmotiv tout au long du récit.
La scène centrale où Grandet surprend sa fille en train de remettre son or à son cousin Charles (chapitre IV) cristallise la logique destructrice de cette passion. — De l'or ! s'écria-t-il avec une sorte de rugissement, de l'or !
Le cri de Grandet est révélateur : face à l'or qui lui échappe, toute relation humaine s'efface. Eugénie devient une menace, non une fille. Balzac place ici le conflit au cœur du roman : l'avarice paternelle s'oppose directement à l'amour filial et à la générosité d'Eugénie, dessinant deux systèmes de valeurs irréconciliables.
Balzac pousse la métaphore plus loin encore dans la scène de l'agonie de Grandet (chapitre VIII). Alors que le prêtre lui présente le crucifix doré pour l'extrême-onction, Grandet tente de s'en emparer en murmurant : Ça se garde !
Le geste est d'une violence symbolique saisissante : l'objet sacré n'est plus qu'un lingot, la mort elle-même ne peut arracher l'homme à sa passion. Balzac fait de l'or une idole qui supplante Dieu — l'avarice fonctionne ici comme une religion inversée, une dévotion qui condamne son fidèle jusque dans l'au-delà.
Le motif de l'avarice structure également les destins secondaires. Madame Grandet, femme effacée et soumise, dépérit littéralement sous le régime de privations imposé par son mari — Balzac relie explicitement sa mort à l'atmosphère de manque et de peur qui règne dans la maison. Eugénie, elle, hérite d'une fortune colossale mais s'en trouve prisonnière : Sa beauté devenait plus grande, mais […] elle avait la tristesse calme et résignée des tableaux de sainte famille
(chapitre VIII). L'or transmis n'apporte ni bonheur ni liberté ; il perpétue la logique paternelle, comme si l'avarice se transmettait avec le capital.
En faisant de l'avarice une passion dévorante plutôt qu'un simple vice moral, Balzac dépasse la satire de mœurs. Il met en scène la logique du capitalisme provincial de la Restauration, où l'accumulation devient la seule valeur réelle. L'or de Grandet ne circule pas, ne crée pas, ne relie pas — il se thésaurise et stérilise. Eugénie Grandet est ainsi, sous couvert de roman familial, une démonstration implacable : les sociétés fondées sur l'argent produisent des monstres ordinaires, et leurs victimes les plus silencieuses sont celles qui aiment.