Dans Eugénie Grandet (1833), Balzac construit autour du père Grandet — tonnelier devenu l'homme le plus riche de Saumur — un univers domestique réduit à sa plus stricte économie. Cette économie s'incarne dans un personnage apparemment secondaire, mais dont la présence traverse tout le roman : la Grande Nanon, seule servante de la maison.
Nanon est engagée par Grandet précisément parce que personne d'autre ne veut d'elle. Grande, laide, robuste, elle a été repoussée de partout avant que l'avare ne la recueille — non par charité, mais parce qu'il y voit une main-d'œuvre bon marché et indéfectiblement loyale. Balzac décrit avec ironie la reconnaissance aveugle que Nanon voue à cet homme qui l'exploite : elle accomplit seule le travail d'une maison entière, se contente d'un salaire dérisoire et considère Grandet comme son bienfaiteur. Ce paradoxe illustre l'un des thèmes centraux du roman — la façon dont l'argent déforme les rapports humains jusqu'à faire passer la servitude pour de la gratitude.
Balzac insiste sur les conditions matérielles de Nanon : elle dort dans un réduit glacial, se nourrit à peine, et son dévouement n'est jamais récompensé à sa juste mesure. Pourtant, elle défend Grandet contre les critiques extérieures avec une fierté désarmante. Ce portrait touche à quelque chose de plus complexe que la simple caricature : Nanon est une figure de l'aliénation consentie, façonnée par des décennies d'isolement et de mépris social.
Si Nanon obéit aveuglément à Grandet, sa relation avec Eugénie — la fille unique du maître, jeune femme douce et généreuse étouffée par l'autorité paternelle — est d'une tout autre nature. Entre les deux femmes s'établit une complicité silencieuse, presque maternelle. Nanon protège Eugénie, couvre ses petits actes de rébellion et partage ses peines avec une solidarité instinctive. Lorsqu'Eugénie offre ses économies à son cousin Charles, ou lorsque Grandet la punit en l'assignant à sa chambre, c'est Nanon qui lui apporte en secret un peu de chaleur et de nourriture, au risque de s'attirer la colère du maître.
Cette alliance entre la servante et la fille de la maison crée un espace de résistance fragile au sein d'un foyer entièrement soumis à la volonté tyrannique de Grandet. Balzac en fait un contrepoint émouvant : là où Grandet ne voit dans ses proches que des charges ou des instruments, Nanon et Eugénie se reconnaissent mutuellement comme des êtres humains dignes d'affection.
Le traitement réservé à Nanon révèle également la méthode réaliste de Balzac. Loin d'être un simple personnage fonctionnel destiné à faire avancer l'action, elle possède une épaisseur sociale et psychologique propre. Son destin — elle finira par se marier tardivement avec Cornoiller, le régisseur de Grandet, accédant ainsi à une forme modeste de reconnaissance — suit une trajectoire cohérente avec sa condition de femme de basse extraction dans la province française du début du xixe siècle.
À travers Nanon, Balzac élargit son tableau de l'avarice : ce vice ne détruit pas seulement les liens familiaux directs, il contamine l'ensemble des relations qui gravitent autour de l'avare, jusqu'à transformer la dévotion en instrument d'exploitation.