Dans La Chartreuse de Parme (1839), Stendhal peuple la cour de Parme de figures qui incarnent chacune une manière d'habiter le monde politique. Parmi elles, le comte Mosca della Rovere occupe une place singulière : Premier ministre du prince Ranuce-Ernest IV, il est l'homme le plus puissant de la principauté, et pourtant le plus vulnérable — car amoureux.
Mosca fait son entrée dans le roman comme une énigme élégante. Stendhal le présente à la duchesse Sanseverina — Gina del Dongo, tante ardente et protectrice du jeune Fabrice — comme un homme d'une cinquantaine d'années dont la mise soignée trahit une coquetterie calculée : il teint ses cheveux pour paraître moins vieux aux yeux de celle qu'il aime. Ce détail, en apparence anecdotique, dit tout du personnage. Mosca n'est pas un homme qui s'illusionne ; il sait exactement ce qu'il fait et pourquoi il le fait. Sa vanité n'est pas naïve, elle est lucide, ce qui la rend plus touchante encore.
Ce qui distingue Mosca des autres courtisans de Parme, c'est sa conscience aiguë des mécanismes du pouvoir. Stendhal lui prête une intelligence froide des ressorts de la tyrannie — il sait flatter, manœuvrer, anticiper les caprices du prince — mais cette clairvoyance ne le protège pas de la souffrance. Quand Gina s'entiche de Fabrice, son propre neveu que Mosca a contribué à introduire à la cour, le ministre éprouve une jalousie qu'il ne peut ni avouer pleinement ni réprimer. La scène où il rédige en secret une lettre compromettante pour Fabrice, dans un accès de jalousie, avant de la déchirer, révèle la fissure intérieure du personnage : l'homme d'État cède un instant à l'homme blessé, puis se ressaisit. Cette oscillation est le ressort de son caractère.
La relation de Mosca avec Gina est l'axe central de son évolution. Il l'aime avec une constance que Stendhal qualifie de presque désespérée, sachant que Gina n'aura jamais pour lui ce qu'elle ressent pour Fabrice. Mosca accepte ce pacte douloureux — il épouse Gina à un titre quasi fictif — parce que sa présence lui suffit davantage que l'absence. Cette résignation lucide n'est pas passivité : elle est la forme la plus haute, et la plus mélancolique, de la passion chez Stendhal. Mosca choisit en somme la réalité d'un amour imparfait contre le néant d'un amour absent.
Dans l'économie du roman, Mosca remplit une fonction thématique décisive : il incarne l'intelligence politique au service d'un régime qu'il méprise sans pour autant le quitter. Stendhal, en faisant de lui un homme capable de voir la bassesse de la cour de Parme tout en y participant, pose une question que le réalisme ne cessera de reprendre — celle du compromis entre idéal et réel, entre ce que l'on voudrait être et ce que l'exercice du pouvoir contraint à devenir. Mosca n'est ni un héros ni un traître : il est, peut-être, l'adulte le plus achevé du roman, celui qui a renoncé à l'innocence de Fabrice sans avoir gagné pour autant la paix.