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La Chartreuse de Parme
Réalisme Prose Bac Section 15 / 17

La chance et le destin

Thèmes & motifs · Stendhal
Claire Beaumont
4 min de lecture · 1 July 2026

Dans La Chartreuse de Parme (1839), Stendhal construit autour de son héros, Fabrice del Dongo — jeune aristocrate lombard épris de Napoléon et d'idéal —, un roman où la chance et le destin ne sont jamais de simples ornements romanesques. Ils forment la charpente secrète d'une réflexion sur ce que peut l'individu face à une histoire qui le dépasse.

Un héros placé sous le signe des présages

Dès les premières pages, Fabrice est un être qui lit le monde en cherchant des signes. Avant Waterloo, il interroge une vieille femme pour savoir si son équipée militaire sera heureuse, scrutant les nuages et le vol des oiseaux comme autant d'oracles. Ce rapport à l'augure révèle moins une superstition naïve qu'une sensibilité particulière : Fabrice croit que le destin parle, qu'il suffit de savoir l'écouter. Cette disposition intérieure colore toute sa trajectoire et explique pourquoi, face aux revers comme aux coups de chance, il réagit avec une sérénité déconcertante plutôt qu'avec le calcul d'un arriviste.

Waterloo : la chance comme épreuve de la réalité

L'épisode de Waterloo (chapitres 3 et 4) est décisif. Fabrice, arrivé trop tard sur le champ de bataille, ne comprend pas vraiment ce qu'il vit : Suis-je un vrai soldat ? se demande-t-il, incapable de distinguer la grande Histoire du chaos immédiat. Ce brouillage est voulu par Stendhal. La bataille ne se livre pas selon un plan providentiel lisible, mais dans le désordre, la contingence, la boue. Le héros y survit par chance — un cheval volé, une rencontre opportune avec la cantinière Aniken — mais cette chance ne le grandit pas au sens héroïque classique. Elle le révèle : Fabrice est un être de l'élan, non de la stratégie. Waterloo impose l'idée que le destin n'est ni juste ni cohérent ; il est, simplement.

La prison comme retournement du sort

L'emprisonnement de Fabrice à la tour Farnèse (chapitres 18 et suivants) constitue le paradoxe central du roman. Ce qui devrait être une catastrophe — l'incarcération arbitraire ordonnée par le prince Ranuce-Ernest IV — se mue en espace de grâce. C'est depuis sa cellule que Fabrice aperçoit Clélia Conti, fille du gouverneur de la citadelle, et vit son amour le plus profond. La prison devient le lieu de sa plus grande liberté intérieure. Stendhal retourne ici la logique du destin : le sort mauvais engendre le bonheur, et ce retournement n'est pas ironique — il est la thèse même du roman. La chance n'est pas l'absence d'obstacles, mais la capacité à trouver en eux une ressource inattendue.

Mosca, Gina et la politique du hasard

Face à Fabrice, le comte Mosca — ministre influent et amant de la duchesse Gina Sanseverina, tante de Fabrice — incarne une tout autre rapport au destin : celui du calcul, de l'anticipation, de la manœuvre. Pourtant, même Mosca est régulièrement débordé par l'imprévu ; ses intrigues les mieux nouées se défont sur un caprice du prince ou un geste irréfléchi de Fabrice. Gina, elle, agit avec une énergie volcanique qui défie le sort — et y réussit souvent — mais paie chaque victoire d'un coût émotionnel immense. Le trio illustre ainsi trois régimes du rapport à la chance : l'abandon confiant (Fabrice), la maîtrise illusoire (Mosca), la résistance passionnée (Gina). Aucun de ces régimes ne garantit le bonheur.

Un destin sans Providence

Ce que Stendhal défend à travers ce motif est une vision résolument laïque et mélancolique de l'existence : le destin n'est pas une main divine qui récompense le mérite, ni même une logique narrative qui distribue justice poétique. Il est imprévisible, indifférent, parfois généreux par accident. L'énergie stendhalienne — cette chasse au bonheur que poursuivent tous ses héros — ne triomphe pas du sort, elle s'y déploie, s'y consume, et parfois s'y épanouit à la faveur d'un hasard. C'est pourquoi la fin du roman, dans son retrait au couvent et sa mort silencieuse, n'est pas un échec mais une cohérence : Fabrice a vécu selon ses signes, jusqu'au bout.

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