Dans La Chartreuse de Parme (1839), Stendhal construit un univers où la politique, la guerre et la cour ne sont que des décors : ce qui compte vraiment, c'est la capacité d'un être à ressentir avec violence. L'amour passion — tel que Stendhal le théorisait déjà dans son essai De l'amour (1822) — n'est pas ici une douce inclination mais une force qui déforme la réalité, suspend le jugement et révèle la vérité d'une âme. Il constitue le critère secret par lequel le roman juge ses personnages.
Le roman s'ouvre sur la campagne d'Italie et l'enthousiasme napoléonien, mais c'est dès le chapitre I que Stendhal pose les bases affectives de l'œuvre : la comtesse Gina del Dongo — future duchesse Sanseverina — éprouve pour son neveu Fabrice del Dongo un attachement dont la nature exacte reste volontairement indéfinie, mêlant tendresse maternelle et fascination amoureuse. Cet amour ambigu est d'emblée présenté comme la seule relation authentique dans un monde de calcul et de comédie sociale. La bataille de Waterloo, que Fabrice traverse sans vraiment comprendre ce qu'il voit (chapitres II et III), est moins un épisode guerrier qu'une métaphore : comme dans l'amour passion, le héros est plongé dans une expérience totale dont il ne perçoit pas la forme d'ensemble.
La rencontre décisive survient à la tour Farnèse, prison perchée où Fabrice est enfermé sous une accusation fabriquée. C'est là qu'il aperçoit Clélia Conti, fille du gouverneur de la citadelle. Stendhal décrit cette naissance du sentiment selon le processus de cristallisation qu'il avait théorisé : l'obstacle — les barreaux, la surveillance, l'impossibilité — ne freine pas l'amour, il l'intensifie. Il s'aperçut qu'il n'avait jamais regardé les campagnes qui environnent Parme
(II, 7) : cette phrase en apparence anodine signale que la prison ouvre Fabrice à une perception nouvelle du monde, rendue possible par la seule présence de Clélia. L'espace carcéral, lieu de contrainte absolue, devient paradoxalement le seul endroit où le héros se sent libre, parce qu'il y aime.
La duchesse Sanseverina incarne une autre forme de l'amour passion, tournée vers Fabrice avec une intensité qui la conduit à tout sacrifier — influence, prudence, morale — pour le sauver. Son alliance avec le comte Mosca, homme politique habile et sincèrement épris d'elle, révèle par contraste la hiérarchie des valeurs stendhaliennes : Mosca aime avec lucidité, calcule, négocie ; la Sanseverina aime absolument, et c'est précisément ce qui la rend supérieure à la cour de Parme. Elle eût donné mille fois sa vie pour Fabrice
(I, 6) — formule hyperbolique qui dit l'essence même de la passion selon Stendhal : elle annule l'instinct de conservation.
Le dénouement le confirme avec une rigueur presque cruelle. Clélia avait fait vœu de ne plus jamais voir Fabrice pour obtenir la grâce divine après la fuite de la tour Farnèse ; elle ne le retrouvera que dans l'obscurité totale, renonçant à la lumière pour ne pas trahir son serment. À la mort de leur fils Sandrino, elle succombe. Fabrice se retire à la Chartreuse du titre — non par vocation religieuse, mais parce que l'amour perdu a vidé le monde de toute substance. La retraite monastique est ici l'équivalent spirituel de la mort : sans passion, l'existence n'a plus de forme. Stendhal suggère ainsi que l'amour passion n'est pas un épisode de la vie — il est la vie, et son absence en est le néant.