Le recueil est porté par la voix du poète lui-même, qui se présente dès la préface comme un je
universel : « Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne ». L'énonciation est lyrique, autobiographique et méditative, oscillant entre confidence intime et adresse à l'humanité. Le cadre est celui d'une vie entière, des années 1830 à 1855, partagée entre Paris, la Normandie, Jersey et Guernesey, lieux de l'exil politique de Hugo après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte. Le recueil se structure en deux grandes parties, Autrefois et Aujourd'hui, séparées par la date symbolique du 4 septembre 1843, jour de la mort de Léopoldine, fille aînée du poète, noyée à Villequier avec son mari Charles Vacquerie. Le ton, profondément romantique, mêle l'épanchement personnel à la quête métaphysique.
Hugo présente son livre comme « les Mémoires d'une âme ». Il invite le lecteur à entrer dans une intimité élargie aux dimensions du genre humain. Le poème liminaire, Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants, met en scène une figure allégorique du Poète, méditant face à la mer, posture qui annonce la dimension prophétique du recueil.
Ce premier livre évoque la jeunesse, les premiers émois, l'éveil à la poésie et à l'amour. Hugo revient sur ses années de pension, ses lectures, ses rivalités littéraires. Dans Mes deux filles, il contemple Léopoldine et Adèle, ses filles, dans un soir d'été paisible ; la douceur de la scène prend rétrospectivement une intensité tragique. À propos d'Horace dénonce l'enseignement scolastique et défend une éducation libre. Réponse à un acte d'accusation revendique la révolution romantique du langage : Hugo se présente comme celui qui a mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire
, image de son combat contre la hiérarchie classique des mots. Le livre célèbre aussi les premières amours, notamment avec Vieille chanson du jeune temps, où le poète se souvient avec ironie tendre d'une promenade ratée avec Rose, dont il n'a pas su saisir l'invitation au baiser.
Le deuxième livre est consacré à l'amour heureux, vraisemblablement inspiré par Juliette Drouet, maîtresse de Hugo. La nature devient le théâtre d'une communion amoureuse : jardins, fleurs, oiseaux, ruisseaux accompagnent les rendez-vous des amants. Dans Premier mai, le printemps se confond avec l'élan du cœur. Mon bras pressait ta taille frêle évoque un moment de tendresse partagée dans la campagne. Hier au soir et Crépuscule tissent un dialogue entre la voix du poète et celle de la nature, dans une atmosphère panthéiste. L'amour, dans ce livre, est célébré comme une force cosmique, un accord profond entre l'âme humaine et l'univers.
Le ton se fait plus sombre et engagé. Hugo y dénonce la misère sociale, l'injustice, la violence des hommes. Melancholia, long poème central, peint avec véhémence la condition des pauvres, des enfants travaillant à l'usine, des prostituées, des prisonniers. Le poète interpelle la société et Dieu lui-même devant l'ampleur du mal. Saturne évoque une rêverie cosmique sur les châtiments et les vies antérieures. La source tombait du rocher oppose, à travers une allégorie, la source pure au fleuve impur. Aux arbres exprime le désir de communion avec la nature comme refuge contre la cruauté humaine. Ce livre marque le passage du lyrisme intime à une parole prophétique, où le poète assume sa fonction de témoin et de juge.
La date du 4 septembre 1843 marque la rupture du recueil. Tout ce qui précède relève d'Autrefois, tout ce qui suit appartient à Aujourd'hui. Hugo écrit dans la préface : Un abîme les sépare, le tombeau
. Cette césure structure l'ensemble de l'œuvre autour du deuil de Léopoldine.
Ce livre est entièrement consacré au deuil de Léopoldine. Hugo y déploie toute la gamme des sentiments du père endeuillé : stupeur, révolte, résignation, espérance. Trois ans après ouvre le livre par un retour douloureux à la poésie après trois années de silence. Oh ! je fus comme fou dans le premier moment raconte le choc de l'annonce et la tentation du blasphème. Elle avait pris ce pli évoque les habitudes tendres de la fillette qui venait dans le cabinet de travail de son père. Demain, dès l'aube, l'un des poèmes les plus célèbres du recueil, met en scène le pèlerinage du poète vers la tombe de sa fille à Villequier, dans une marche solitaire et obstinée. À Villequier est une longue méditation où Hugo, après la révolte, tente d'accepter la volonté divine, reconnaissant la petitesse de l'homme face à l'infini. Mors personnifie la mort en moissonneuse sinistre, traversant l'histoire humaine. Le livre se clôt sur une lente reconquête de la foi, fragile et douloureuse.
Le poète, sorti progressivement du tombeau du deuil, reprend la route. Ce livre est celui de l'exil, commencé en 1851 après le coup d'État. Hugo écrit depuis Jersey puis Guernesey, face à l'océan. À Aug. V. rend hommage à son frère Auguste Vacquerie. Aux Feuillantines ressuscite le souvenir du jardin de l'enfance. Écrit en 1846 et Écrit en 1855 encadrent la période et dressent un bilan personnel et politique. Pasteurs et troupeaux, l'un des sommets du livre, évoque une bergère solitaire sur la lande bretonne, image de douceur dans un monde rude, et associe le poète au promontoire qui contemple la mer. L'exil devient une position d'observation privilégiée : éloigné du pouvoir, le poète gagne en hauteur de vue et en autorité spirituelle.
Le dernier livre bascule dans la méditation métaphysique et visionnaire. Hugo, marqué par les expériences de spiritisme menées à Jersey avec les tables tournantes, interroge le mystère de l'au-delà, de Dieu, du mal, de la matière et de l'esprit. Croire ; mais pas en nous affirme la foi en une transcendance. Ibo exprime la volonté du poète d'aller jusqu'au bout de l'infini pour arracher ses secrets. Pleurs dans la nuit revient sur la douleur du deuil et la confiance en une résurrection. Ce que dit la bouche d'ombre, immense poème final, est une révélation cosmique : une voix venue d'outre-tombe expose à Hugo, sur le dolmen de Rozel, la doctrine de la métempsycose, de l'expiation universelle et du pardon final. Tout être, depuis la pierre jusqu'à l'ange, est engagé dans une longue ascension vers la lumière ; même Satan sera racheté à la fin des temps. Cette vision panthéiste et progressiste clôt le recueil sur une espérance cosmique.
Le recueil se referme par un poème-dédicace adressé à Léopoldine, restée en terre française pendant que son père est en exil. Hugo lui dédie le livre tout entier comme on dépose une gerbe sur une tombe. Il se présente en pèlerin séparé du sol natal et de sa fille, mais relié à elle par la parole poétique. Le geste final unit les deux exils du poète : celui de la patrie et celui du deuil, dans une même fidélité à la mémoire et à l'espérance.