Les Contemplations (1856) s'organisent autour d'une fracture absolue : la mort de Léopoldine Hugo, fille du poète, disparue dans la Seine le 4 septembre 1843. Hugo divise explicitement le recueil en deux parties — Autrefois et Aujourd'hui — séparées par cette catastrophe. La mort n'est donc pas un motif parmi d'autres : elle est l'axe structural de l'œuvre, le point de bascule autour duquel toute la signification se réorganise.
Les premiers poèmes de la section Aujourd'hui exposent la douleur sans l'atténuer. Dans le célèbre poème À Villequier
(livre IV, XIII), Hugo s'adresse directement à Dieu dans un mouvement d'acceptation douloureuse, reconnaissant la toute-puissance divine tout en confessant l'incompréhension du père. Les vers qui décrivent la vision du corps de Léopoldine mêlent la tendresse et l'horreur : le poète contemple l'enfant que la nuit lui a prise, et la répétition des apostrophes crée un effet litanique, comme si la parole poétique cherchait à retenir ce qui a déjà disparu. La mort ici n'est pas sublimée ; elle est d'abord nommée dans sa brutalité.
Hugo revient physiquement sur les lieux du deuil et transforme la tombe en espace de parole. Dans Demain, dès l'aube…
(livre IV, XIV), le poète décrit une marche solitaire vers la sépulture de Léopoldine : il traverse forêts et montagnes sans percevoir le paysage, les yeux tournés vers l'intérieur. Le dernier vers — Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe / Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur
— est déterminant : le geste rituel du bouquet dit l'impossibilité du deuil achevé. La tombe n'est pas une fin ; c'est le lieu où la communication avec la morte demeure possible, même dans le silence.
La mort de Léopoldine propulse Hugo vers une interrogation métaphysique que les pièces du livre VI, Au bord de l'infini, développent avec ampleur. Le poème Ce que dit la bouche d'ombre
(livre VI, XXVI) constitue le sommet visionnaire du recueil : une voix d'outre-tombe expose une cosmologie où les âmes, selon leur degré de faute ou de vertu, traversent des états successifs d'expiation et de lumière. Hugo y formule une métempsycose personnelle, loin du dogme catholique orthodoxe, qui fait de la mort non une clôture mais une étape dans un voyage de l'obscurité vers Dieu. Tout est plein d'âmes
, proclame la voix — et cette phrase condense la vision hugolienne : l'univers entier est habité, la frontière entre vivants et morts est poreuse.
Ce que les Contemplations montrent avec force, c'est que la mort rend la poésie nécessaire. Sans la perte de Léopoldine, il n'y aurait ni recueil ni prophète. Hugo se construit en voyant — au sens romantique du terme — précisément parce qu'il a traversé l'épreuve du deuil. La souffrance personnelle devient ainsi le fondement d'une parole universelle : le poète qui a perdu son enfant est qualifié pour parler à tous ceux qui souffrent, et pour scruter ce que les vivants ne peuvent voir. La mort, dans Les Contemplations, est la condition même du regard poétique.