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Les Contemplations
Romantisme Poème Bac Section 17 / 17

L'enfance et l'innocence perdue

Thèmes & motifs · Victor Hugo
Claire Beaumont
4 min de lecture · 4 July 2026

Les Contemplations (1856) se présentent comme les « mémoires d'une âme » — c'est ainsi que Hugo lui-même définit le recueil dans sa préface. Organisé en deux parties séparées par la date fatale de 1843, il met en scène un avant lumineux (Autrefois) et un après ravagé (Aujourd'hui). L'enfance et l'innocence perdue ne constituent pas un simple motif ornemental : elles forment la colonne vertébrale de l'œuvre, le point de bascule à partir duquel toute la poésie hugolienne se mesure à l'irréparable.

L'enfance comme paradis antérieur

Dans les livres I et II du recueil (« Aurore » et « L'Âme en fleur »), Hugo convoque l'image d'une existence encore intacte, peuplée de jeux, de lectures partagées et de tendresse paternelle. Le poème « Elle avait pris ce pli… » (I, 23) en est l'exemple le plus saisissant : Hugo y décrit avec une précision presque douloureuse les habitudes de Léopoldine, sa fille, venant chaque matin travailler dans son cabinet.

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin / De venir dans ma chambre un peu chaque matin.
(Les Contemplations, I, 23)
Le mot « pli » dit tout : ce n'est pas un souvenir exceptionnel mais une routine, un geste ordinaire érigé en absolu. La répétition quotidienne, rendue par l'imparfait d'habitude, transforme rétrospectivement la banalité en trésor. L'innocence de l'enfant n'est jamais décrite comme telle — elle se révèle à travers la persistance du souvenir chez le père endeuillé.

La mort comme fracture irrémédiable

Le livre IV (« Pauca meae ») consacré à Léopoldine, noyée dans la Seine à Villequier le 4 septembre 1843, opère la rupture centrale du recueil. « À Villequier » (IV, 15), l'un des poèmes les plus connus de Hugo, confronte directement le deuil paternel à la Providence divine. Le père y interpelle Dieu avec une véhémence contenue, refusant d'accepter la logique d'un destin qui frappe l'innocente plutôt que le coupable. L'enfant morte incarne ici l'innocence dans son sens le plus radical — celui d'une vie sans faute, interrompue avant même d'avoir pu se déployer. La perte n'est pas seulement affective ; elle est métaphysique : si l'innocent peut mourir, l'ordre du monde devient suspect.

La mémoire, seul refuge contre l'oubli

Face à cette fracture, la poésie assume une fonction mémorielle explicite. Dans « Demain, dès l'aube… » (IV, 14), Hugo décrit le pèlerinage solitaire vers la tombe de sa fille.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, / Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit.
(Les Contemplations, IV, 14)
L'aveuglement volontaire du marcheur dit la puissance absorbante du deuil : le monde extérieur — nature, lumière, sons — est littéralement annulé par la présence intérieure de l'enfant disparue. Le poème ne décrit pas un souvenir heureux mais un mouvement vers la mort, comme si le père cherchait à rejoindre son enfant au moins symboliquement. L'innocence perdue n'est plus récupérable dans la mémoire vive ; elle ne subsiste que dans ce geste d'aller.

L'enfance perdue, moteur du projet lyrique

La thèse que l'ensemble du recueil soutient implicitement est que l'œuvre poétique naît précisément de ce manque. Sans la perte de Léopoldine, sans cet arrachement à l'innocence originelle — la sienne et celle de l'enfant —, Hugo n'aurait pas eu besoin de « contempler ». Le titre même du recueil désigne une posture : celui qui contemple ne peut plus agir, ne peut plus vivre dans l'immédiateté ; il est condamné à regarder ce qui a été. L'enfance et l'innocence perdues sont ainsi, paradoxalement, la condition de possibilité de la poésie : c'est parce que le bonheur est révolu qu'il peut être dit, chanté, traversé par le langage.

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