Dans Les Contemplations (1856), Victor Hugo présente son recueil comme « les Mémoires d'une âme », divisés en deux parties séparées par la mort de sa fille Léopoldine en 1843. Cette architecture biographique confère à l'amour et au désir une double valeur : force vive dans Autrefois, force brisée puis transfigurée dans Aujourd'hui. Loin d'être un ornement sentimental, le désir est ici le moteur même du sens : c'est parce qu'il aime que le poète souffre, et c'est parce qu'il souffre qu'il cherche Dieu.
Les premiers livres du recueil installent un amour radieux, charnel et cosmique à la fois. Dans le célèbre poème « Vieille chanson du jeune temps » (livre I, « Aurore »), Hugo évoque une promenade en forêt avec une jeune fille nommée Rose : Je ne songeais pas à Rose ; / Rose au bois vint avec moi
. L'ironie tendre de ces vers — le poète se dit distrait, mais c'est Rose qui structure tout le poème — révèle un désir qui se dit à mots couverts, à travers le cadre naturel plutôt que l'aveu direct. La nature devient le langage du désir.
Plus loin, « Hier au soir » (livre II, « L'Âme en fleur ») pousse cette fusion encore plus loin : Viens ! — une flûte invisible / Soupire dans les vergers
. Le désir y est musical, invisible, suspendu — il sollicite le mouvement vers l'autre sans jamais se refermer sur la possession. Hugo construit ainsi un érotisme du seuil, du presque, de l'invitation plutôt que de l'accomplissement.
La mort de Léopoldine, racontée après coup dans le livre IV, constitue la grande brisure du recueil. Dans « À Villequier » (IV, 15), Hugo s'adresse à Dieu pour lui dire son acceptation douloureuse. Le désir paternel — désir de garder, de protéger — se heurte à l'irréversible : Vous faites revenir toujours la pauvre terre / Vers la clarté
. La lumière divine, ici, n'est pas consolante mais impitoyable : elle éclaire ce qui manque. L'amour n'est plus élan mais plaie ouverte.
Ce glissement est décisif pour l'ensemble de l'œuvre : le désir change de régime. Il ne tend plus vers un corps présent mais vers une présence absente, une voix disparue. C'est le propre du deuil hugolien que de transformer le désir érotique en désir de continuité avec les morts.
Dans Aujourd'hui, et particulièrement dans le livre VI intitulé « Au bord de l'infini », l'amour se dilate jusqu'à l'universel. « Ce que dit la bouche d'ombre » (VI, 26) propose une vision panthéiste où tout être souffrant aspire à retourner à l'unité divine. L'amour n'est plus sentiment individuel : il devient la loi secrète du cosmos, le nom de la gravitation qui ramène chaque âme vers Dieu. Hugo opère ainsi une sublimation totale : le désir humain, né d'un regard sur Rose dans une forêt, aboutit à une cosmogonie.
Le parcours est donc celui d'une éducation par la douleur : aimer, perdre, et comprendre que perdre n'est pas la fin. L'amour et le désir traversent Les Contemplations comme un fleuve qui change de lit — sensuel puis funèbre puis mystique — sans jamais cesser de couler vers la même mer : la recherche d'une présence absolue.