Victor Hugo présente lui-même Les Contemplations (1856) comme « les mémoires d'une âme ». Cette formule n'est pas anodine : elle place d'emblée la mémoire au cœur du projet. Divisé en deux parties — Autrefois (livres I à III) et Aujourd'hui (livres IV à VI) — le recueil est construit comme une fracture temporelle dont la ligne de partage est la mort de Léopoldine, la fille du poète, noyée en 1843. La mémoire y est moins un thème parmi d'autres qu'un principe architectonique : c'est elle qui donne son sens à l'ensemble.
La bipartition du recueil impose au lecteur l'expérience même du souvenir : Autrefois reconstitue un passé heureux, lumineux, peuplé de jeux et d'amour filial, tandis qu'Aujourd'hui le contemple depuis un présent brisé. Le livre IV s'ouvre sur « Pauca meae », section entièrement dédiée à Léopoldine. Dans le poème « À Villequier » (IV, 15), Hugo s'adresse à Dieu après des années de silence et de révolte : Voici bientôt longtemps que ta fille est partie, / Longtemps que l'on n'entend sa voix qui nous parlait
. Le verbe « longtemps » mesure l'écart douloureux entre le moment de la perte et l'acte d'écriture : la mémoire n'est pas immédiate, elle est le résultat d'un lent travail de deuil.
Loin de se résigner à l'absence, Hugo fait du poème le lieu d'une résurrection symbolique. Dans « Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin » (IV, 5), il ressuscite les gestes quotidiens de Léopoldine — son habitude de venir dans le bureau paternel le soir — avec une précision presque hallucinatoire : Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin / De venir dans ma chambre un peu chaque matin
. La répétition de l'imparfait tout au long du poème installe le souvenir dans une durée suspendue, comme si le passé pouvait encore durer. La mémoire devient ici un acte d'amour qui refuse la clôture de la mort.
Se souvenir, chez Hugo, c'est aussi se définir. Dans « Demain, dès l'aube » (IV, 14), le poète décrit un pèlerinage solitaire jusqu'à la tombe de sa fille : Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, / Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur
. Le refus du monde extérieur — la nature, la lumière, le mouvement — souligne que la fidélité au souvenir exige un renoncement. L'identité du poète se reconstruit entièrement autour de cette fidélité : il n'est plus le chantre de la joie des livres I et II, mais le père en deuil qui marche vers une tombe.
La mémoire personnelle s'élargit progressivement à une méditation sur le temps humain. Dans le livre VI (« Au bord de l'infini »), et notamment dans le long poème « Ce que dit la bouche d'ombre » (VI, 26), le souvenir individuel de Léopoldine se fond dans une vision cosmique de l'âme et de la mort. Hugo suggère que les morts ne disparaissent pas mais se transforment, que le souvenir du poète participe d'un mouvement universel de retour vers la lumière. La mémoire privée devient ainsi une clé pour penser la condition de tout être humain face à la perte et au néant.