En 1856, Victor Hugo publie Les Contemplations avec une dédicace d'une sobriété déchirante : le recueil est offert à sa fille Léopoldine, morte noyée dans la Seine à Villequier le 4 septembre 1843, à vingt-deux ans, avec son jeune mari Charles Vacquerie. Cette mort réelle est aussi une mort poétique : elle coupe le recueil en deux livres — Autrefois et Aujourd'hui —, faisant du deuil non pas un thème parmi d'autres, mais la charnière qui donne son sens à l'ensemble.
Hugo l'écrit lui-même dans sa préface : Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d'un mort.
La formule est programmatique. Le lecteur est invité à traverser le recueil comme on traverse un deuil, de la légèreté des années heureuses à l'obscurité du gouffre. Le livre IV, Pauca meae — « quelques vers pour ma fille » —, regroupe les poèmes directement consacrés à Léopoldine. C'est là que le deuil se concentre avec le plus de violence contenue.
Le poème À Villequier (livre IV, XIII) constitue le sommet lyrique du recueil. Hugo s'adresse directement à Dieu dans un mouvement d'accusation et d'acceptation mêlées. Il y écrit : Je vous offre l'oubli des maux que vous m'avez faits, / Et je suis à genoux le soir de ces journées.
La tension est saisissante : le poète ne capitule pas devant Dieu, il lui offre le pardon, renversant la posture du croyant soumis en celle d'un père souverain dans sa douleur. La prière devient un acte d'orgueil autant que d'humilité.
Plus tôt dans le même livre, le poème Elle avait pris ce pli (IV, V) décrit la quotidienneté de la présence de Léopoldine — ses gestes, ses habitudes matinales — avec une précision qui rend son absence d'autant plus criante. Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin / De venir dans ma chambre un peu chaque matin.
Ce passé composé suivi d'un imparfait de répétition installe un temps révolu qui ne reviendra pas : la grammaire elle-même porte le deuil.
La perte de Léopoldine ne referme pas le recueil sur lui-même ; elle l'ouvre au contraire vers les grandes interrogations du livre VI, Au bord de l'infini. Le deuil particulier — la mort d'une fille — devient la porte d'entrée d'un questionnement universel sur l'âme, la mort et Dieu. Dans Ce que dit la bouche d'ombre (VI, XXVI), le poète s'aventure dans une cosmogonie mystique où les morts continuent d'exister dans une autre forme d'être. Léopoldine n'est plus seulement pleurée : elle est cherchée dans l'au-delà, ce qui transforme le recueil en une entreprise spirite autant qu'élégiaque — Hugo pratiquait effectivement les tables tournantes à Jersey.
Le deuil se lie ainsi au thème de l'exil : éloigné de France depuis le coup d'État de 1851, Hugo écrit Les Contemplations depuis Guernesey. La double absence — la fille morte, la patrie perdue — se superpose et confère au recueil sa tonalité d'arrachement. La douleur intime et la douleur politique se nourrissent l'une l'autre, faisant de Léopoldine une figure qui dépasse la biographie pour devenir le symbole de tout ce que l'exil a coûté.
Dans Demain, dès l'aube (IV, XIV), Hugo décrit un pèlerinage vers la tombe de Léopoldine à Villequier, mais refuse de décrire la nature environnante — Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, / Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur
— comme si la beauté du monde était devenue insupportable depuis la mort. Ce refus du regard est la marque d'un deuil qui n'est pas dépassé, mais assumé. Le poème se clôt sur l'image du bouquet de houx et de bruyère déposé sur la tombe : un geste simple qui dit que la littérature, pour Hugo, n'est pas consolation mais fidélité.