Publié en 1856, Les Contemplations se présente d'emblée comme un livre de mémoire. Hugo le dit lui-même dans sa préface : ces vers sont les « mémoires d'une âme », c'est-à-dire non pas un journal intime, mais la reconstitution intérieure d'une vie entière, organisée autour d'une fracture centrale — la noyade accidentelle de Léopoldine Hugo en 1843. Cette catastrophe intime structure le recueil en deux grandes parties (Autrefois, livres I à III ; Aujourd'hui, livres IV à VI), que sépare une date et un silence.
La chronologie des poèmes est délibérément retravaillée par Hugo : des textes écrits après 1843 sont replacés dans la section Autrefois, et inversement. Ce montage n'est pas une tromperie : il traduit le fonctionnement réel de la mémoire, qui ne suit jamais une ligne droite mais revient sans cesse sur elle-même, réinterprète le passé à la lumière du présent. Le lecteur entre ainsi dans un temps subjectif et hanté, non dans une biographie.
Le titre des deux parties est à lui seul un programme. Autrefois désigne un temps révolu — l'enfance, la jeunesse, les premières amours, la gloire littéraire — mais aussi un temps mythifié par le souvenir. Aujourd'hui n'est pas le présent joyeux : c'est le présent du deuil, le temps lourd et immobile de celui qui a survécu à ce qu'il aimait.
Dans Demain, dès l'aube
(livre IV, poème XIV), Hugo décrit le trajet qu'il fait chaque année jusqu'à la tombe de Léopoldine à Villequier. Le poème refuse toute effusion : le paysage traverse le marcheur sans qu'il le voie, les vers avancent mécaniquement, comme les pas d'un homme épuisé de douleur. La mémoire ici n'embellit rien — elle creuse. Le passé n'est pas consolant ; il est la mesure exacte de ce qui manque.
À l'inverse, Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
(livre IV, poème V) restitue les gestes quotidiens de Léopoldine — venir chaque soir s'asseoir auprès de son père — avec une précision quasi photographique. C'est précisément cette précision qui fait la douleur du poème : le souvenir est si net qu'il rend l'absence plus tranchante encore. La mémoire, chez Hugo, ne voile pas la perte ; elle la découpe avec netteté.
Hugo inscrit cette expérience personnelle dans une méditation plus large, proprement romantique, sur la fuite du temps. Dans Tristesse d'Olympio
— poème antérieur, mais dont l'esprit irrigue tout le recueil — le poète revient sur les lieux de ses amours et constate que la nature, indifférente, a effacé jusqu'aux traces du bonheur passé. Le temps n'est pas seulement destructeur : il est sourd. Il ne conserve rien.
Cette vision aboutit, dans les derniers livres des Contemplations, à une interrogation métaphysique. Le temps terrestre n'est peut-être qu'une illusion, une façon humaine de découper ce qui est en réalité continu. Les poèmes du livre VI (Au bord de l'infini) cherchent une réconciliation avec la mort en postulant que les âmes perdurent au-delà du temps visible. La mémoire du poète — cette faculté de tenir ensemble le passé et le présent — devient alors le modèle d'une forme d'éternité possible.
Ce qui confère aux Contemplations leur unité profonde, c'est la figure du poète comme être frontalier : il habite le présent tout en restant tourné vers un passé qui ne passe pas. Hugo transforme cette posture douloureuse en mission : écrire, c'est refuser l'oubli, maintenir vivants ceux que le temps a emportés. La mémoire n'est donc pas seulement une faculté psychologique dans le recueil — elle est une forme d'éthique, voire de résistance contre le néant.