Les Contemplations, publiées en 1856, se présentent comme les « mémoires d'une âme » — selon la formule de Hugo lui-même dans sa préface. Le recueil est divisé en deux blocs asymétriques : « Autrefois » (livres I à III, couvrant les années 1830–1843) et « Aujourd'hui » (livres IV à VI, de 1843 à 1855). Entre ces deux ensembles, Hugo place une date en guise de séparation silencieuse : 4 septembre 1843.
Ce jour-là, Léopoldine Hugo — fille aînée du poète, âgée de dix-neuf ans et mariée depuis quelques mois à Charles Vacquerie — se noie dans la Seine lors d'une promenade en barque près de Villequier, en Normandie. Son jeune mari périt en tentant de la sauver. Hugo apprend la nouvelle par hasard, en lisant un journal dans un café de Rochefort, alors qu'il voyage dans le sud de la France avec Juliette Drouet. Le choc est brutal, immédiat, sans préparation possible.
Cette mort n'est pas seulement un deuil personnel : elle brise la continuité d'une existence et d'une vision du monde. Hugo le traduit structurellement en faisant de 1843 le gouffre entre deux temps irréconciliables — l'avant lumineux et l'après endeuillé.
La disposition même du recueil matérialise cette rupture. Les livres d'« Autrefois » portent des titres évoquant l'élan vital : Aurore, L'Âme en fleur, Les Luttes et les rêves. Les livres d'« Aujourd'hui » s'assombrissent progressivement : Pauca meae (« quelques vers pour ma fille », livre IV), En marche (livre V) et enfin Au bord de l'infini (livre VI), qui s'ouvre sur les grands poèmes visionnaires comme Ce que dit la bouche d'ombre.
Le livre IV, Pauca meae, constitue le cœur douloureux du recueil. Hugo y rassemble les poèmes directement consacrés à Léopoldine. Le poème À Villequier (IV, 15) en est la pièce maîtresse : le père s'y adresse à Dieu dans un mouvement qui oscille entre révolte et résignation, acceptant difficilement de soumettre sa douleur à une volonté divine qu'il ne comprend pas. Hugo y évoque sa fille comme une présence arrachée sans raison apparente, et le poème se referme sur une soumission amère, loin de toute consolation facile.
Ce qui fait la force architecturale des Contemplations, c'est que la mort de Léopoldine n'y reste pas enfermée dans l'intime. Elle devient le catalyseur d'une interrogation métaphysique sur la mort, l'âme, le sens de l'existence et les rapports entre l'homme et l'infini. Hugo transforme un événement biographique singulier en expérience universellement partageable — c'est d'ailleurs le sens de son avertissement au lecteur : Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.
La césure de 1843 organise ainsi une progression : d'un monde encore habitable, peuplé d'amour et de nature, vers un espace de deuil, puis vers l'ouverture sur le mystère cosmique. La perte de la fille est le passage obligé qui conduit le poète — et le lecteur — de la lumière vers l'abîme, et de l'abîme vers une forme d'espoir spirituel.
Hugo joue également sur la chronologie des poèmes, dont certaines dates de composition sont volontairement déplacées ou arrangées pour renforcer la cohérence dramatique du recueil. La date du 4 septembre 1843 acquiert ainsi une valeur quasi-symbolique : elle n'est pas seulement un repère calendaire, elle est une blessure inscrite dans la chair même du livre, visible à chaque fois que le lecteur tourne la page entre « Autrefois » et « Aujourd'hui ».