Publié en 1856, Les Contemplations se présente comme les mémoires d'une âme
— c'est ainsi que Hugo lui-même définit son recueil dans la préface. Cette âme est indissociable d'un événement biographique précis : la mort de Léopoldine Hugo, le 4 septembre 1843, noyée dans la Seine à Villequier avec son jeune époux Charles Vacquerie, lors d'un accident de barque. Elle avait dix-neuf ans. Hugo, en voyage dans les Pyrénées, apprend la nouvelle par hasard en lisant un journal dans un café. Ce détail — l'absence du père au moment de la catastrophe — traverse souterrainement toute l'œuvre.
Le recueil est divisé en deux parties d'égale importance symbolique : Autrefois (livres I à III) et Aujourd'hui (livres IV à VI). Cette césure n'est pas anodine : elle correspond à l'année 1843. Hugo le formule sans ambiguïté dans sa préface — un gouffre sépare les deux versants du livre, et ce gouffre, c'est la tombe de Léopoldine. Avant, la vie ; après, l'ombre. Cette structure binaire fait du recueil entier une sorte de tombeau littéraire, au sens rhétorique du terme : un monument poétique érigé à la mémoire de la morte.
Dans la première partie du recueil, Léopoldine apparaît comme une figure de tendresse et d'enfance. Le poème Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
(livre II, L'âme en fleur
) la dépeint dans un quotidien intime — venant le soir s'asseoir auprès de son père, lui prenant les mains. La répétition de l'imparfait (elle avait
, elle venait
) installe une habitude douce, une présence régulière. Ce temps verbal prend rétrospectivement une dimension douloureuse : ce n'est plus la description d'une vie, mais l'inventaire d'un bonheur révolu.
Le livre IV, intitulé Pauca meae — quelques vers pour ma fille
en latin — constitue le cœur douloureux du recueil. C'est ici que Hugo affronte directement le deuil. Le poème À Villequier
est sans doute le plus célèbre de l'ensemble : Hugo s'adresse à Dieu dans un mouvement de révolte puis d'acceptation déchirante. Il y reconnaît sa propre impuissance de père, son absence au moment de la mort, et tente de trouver une forme de résignation — non pas sereine, mais conquise de haute lutte sur la douleur. La tension entre la révolte et la soumission structure l'ensemble du poème, et illustre la manière dont Léopoldine devient le prisme à travers lequel Hugo interroge la Providence divine.
Un autre poème du même livre, daté du 4 septembre 1847
— quatrième anniversaire de la mort —, montre Hugo incapable de reprendre une vie normale, contemplant la Seine et pensant à sa fille. Le deuil n'est pas dépassé : il est habité, porté comme une condition permanente.
La disparition de Léopoldine ne referme pas le recueil sur lui-même : elle l'ouvre au contraire vers des questions plus vastes. Les livres V et VI (En marche et Au bord de l'infini) voient Hugo s'engager dans une réflexion spirituelle et cosmique — l'au-delà, l'âme, le cycle de la mort et de la renaissance. Ce passage du deuil intime à la méditation universelle est rendu possible par Léopoldine elle-même : c'est parce qu'il a perdu sa fille que Hugo cherche à comprendre ce que signifie mourir, et ce qui pourrait exister au-delà. Le poème final, À celle qui est restée en France
, est adressé directement à Léopoldine depuis l'exil jersiais de Hugo : la morte devient une interlocutrice, une présence que la distance — géographique autant que métaphysique — ne parvient pas à effacer.
Il serait réducteur de faire de Léopoldine une simple occasion biographique. Hugo la transforme en figure poétique à part entière : elle est l'incarnation de la jeunesse perdue, de l'innocence fracassée, mais aussi — et c'est là toute l'ambivalence romantique — d'un possible accès au mystère. Parce qu'elle est là-bas, de l'autre côté, elle devient en quelque sorte une médiatrice entre le monde des vivants et celui des morts. Cette fonction symbolique explique que son nom revienne comme un fil conducteur tout au long du recueil, y compris dans des poèmes qui ne lui sont pas explicitement dédiés.